«Quand les opinions admises sont appelées à de grands changements, quand les principes reconnus sont bouleversés par les révolutions, en sorte qu'on se sent comme transporté dans un autre monde, où le mieux semble être de renoncer à avoir du caractère, et de prendre à chaque instant le masque nouveau que réclame la fortune changeante, alors de vrais Brutus sont appelés oppresseurs de la liberté latine, alors on entend faire l'apologie de Catilina!
«Notre auteur a su éviter un écueil contre lequel sont venus échouer tous ceux qui ont écrit sur la Révolution française, et qui n'ont droit qu'à la désignation de contre-révolutionnaires: on ne trouve pas chez eux un jugement sain sur les affaires politiques.
«On doit reconnaître que le style de notre auteur, en certains endroits[ [30], a quelque chose d'oraculeux, et trahit un esprit romanesque qui ne s'accorde pas avec un sujet aussi élevé. Mais je crois y voir un effort pour relier les théories de l'auteur et les faits, pour jeter un pont entre des idées, qui autrement sembleraient contradictoires ou funestes à la société.
«Je me résume en disant que l'auteur semble avoir voulu être calme dans un sujet qui met les passions en jeu; il a eu en vue un avenir heureux, et s'est attaché à écarter les fantômes que crée l'inquiétude; il a recherché tout ce qui est pur, doux, magnanime, en repoussant les idées fausses, serviles et désordonnées. Plût à Dieu qu'il y eût beaucoup de partisans de ces grandes et nobles aspirations! Ames tendres et vertueuses, c'est la paix que vous devez appeler de vos cris, une paix éternelle, qui console le pauvre genre humain. Ah! ce devrait être l'unique vœu de tous les cœurs!
«Et vous, imaginations échauffées, c'est par vous seules que l'humanité est en proie aux tourments!»
Une traduction tout à fait littérale de ce morceau n'eût fait que le rendre encore plus ridicule, et notre paraphrase ne nous satisfait qu'à moitié. Cette préface est l'œuvre d'un inconnu, à la tête échauffée, et qui garde néanmoins la prudence, la réserve que des siècles de servitude avaient rendues innées aux Italiens de son temps. Il parle, et on a peine à savoir ce qu'il a voulu dire. Il faut le deviner, au risque de s'égarer.
Mais ce bouillonnement d'idées troubles est un symptôme frappant de la fermentation qu'avaient créée en Italie le spectacle de la Révolution française, la marche victorieuse de l'armée de Bonaparte, et l'établissement de républiques éphémères.
Pendant toute la durée du XIXe siècle, les Souvenirs de mon dernier voyage à Paris n'ont été mentionnés que par un seul écrivain, M. Taine, qui n'a pas su en identifier l'auteur. Dans les Origines de la France contemporaine, aux tomes II et III de la Révolution, notre Meister, qui est cité seize fois, est toujours nommé Meissner. L'Index qui termine le tome dernier des Origines, indique ce nom avec plus de détails: «Meissner (Auguste-Gottlieb), littérateur allemand.»—Ce Meissner (1753-1807) a fait des romans et d'autres ouvrages; on a ses œuvres en 36 volumes in-8.
L'erreur de Taine a été relevée par M. Aulard (Taine, historien de la Révolution française. Paris, 1907, p. 210).