Oh ! cette voix triste, tendre… ces paroles navrantes ! J’étais venue le consoler, et je le désespérais, lui qui allait partir si loin, pour si longtemps — et qui ne recevrait jamais de ces belles lettres d’amour pour lesquelles il aurait sacrifié vingt ans d’existence… D’un grand effort, je renfonçai mes larmes.

« Pardonnez-moi, François… je ne peux pas m’empêcher… maintenant… Mais je comprends tout ce que vous faites pour moi, pour mon repos… combien vous êtes bon… et je vous promets de ne pas rendre votre sacrifice inutile… de tâcher… d’essayer… »

Ma voix se perdit dans un murmure confus. C’était tout l’héroïsme dont j’étais capable. Il le comprit, sans doute, car il se détourna, fit quelques pas, revint à moi d’un air inquiet.

« Et maintenant… Oh ! je souffre de vous dire cela… mais le monde est si méchant !… maintenant… il faut nous séparer… J’ai des amis ; on peut venir à cause de mon deuil… Je ne veux pas qu’on vous trouve ici… chez moi, Geneviève. »

D’un mouvement brusque, je m’étais levée, rougissant malgré mon angoisse — je lui tendais les deux mains. Doucement, sans les presser, il les enferma dans les siennes ; puis, m’attirant tout près de lui, il inclina vers moi son visage où je lisais une tendresse infinie.

« Et pourtant, vous le savez bien, vous, n’est-ce pas, que vous êtes en sûreté avec moi ?… Écoutez… il y a une phrase que je vous ai entendue dire, une fois, à propos de je ne sais quel roman : « Je ne comprends pas comment une femme qui a reçu un baiser d’un autre homme peut reparaître devant son mari… » Vous étiez devenue toute rouge, d’avoir osé articuler cela… rouge comme maintenant… chère petite âme candide… Eh bien… moi non plus, Geneviève, je ne le comprends pas. Mais vous voulez bien… ce n’est pas mal, de vous regarder encore un peu… longtemps… pour la dernière fois… »

Gravement, sans oser remuer, sans pouvoir parler, je le regardais moi-même — je sentais ma douleur grandir, grandir tellement qu’elle semblait s’élever très haut, planer au-dessus de nous… Je vis ses yeux se voiler, ses lèvres frémir.

« Pour la dernière fois… oh ! que c’est dur, mon enfant chérie… Je devrais vous dire de ne plus penser à moi… mais c’est trop… Vous ne m’oublierez pas… pas tout à fait, dites… quand vous ne me verrez plus ?… »

Je demeurai muette — incapable de prononcer une syllabe. Il luttait pour ne pas me donner encore une fois le spectacle de sa détresse.

« Non… non… je ne veux pas être égoïste et lâche comme hier… j’aurai du courage… j’en ai en ce moment, je vous assure… Pourtant, si vous voulez ne pas garder de moi un souvenir trop lamentable… il faut partir… maintenant… pendant que je peux encore vous sourire… »