Ma voix s’éleva comme une plainte. Et cependant, je savais bien que ce départ était la seule solution possible… Il se retourna vers moi.

« Oui, dit-il résolument… tout de suite, demain — pour Guéthary, d’abord, où j’ai quelques affaires à terminer — puis, je pense, pour Saïgon… Les congés de Pâques vont me permettre de régler ma situation au Collège de France et d’écrire au Ministère qu’on veuille bien me considérer comme candidat à la direction de la nouvelle École… On m’a répété cent fois que je n’avais pas de concurrent sérieux, que ma nomination était toute prête… J’espère qu’on m’enverra le plus tôt possible à mon poste… »

Maintenant il semblait possédé d’une hâte fiévreuse d’être là-bas — dans cet affreux pays. Je l’interrogeai craintivement.

« Saïgon ?… Mais vous disiez que c’était malsain…

— Malsain… pour vous…

— Oh !… » fis-je avec effroi. Il comprit ma pensée : une douceur triste passa dans ses yeux.

« Rassurez-vous… ce n’est pas la mort que je vais chercher… Je n’ai jamais vécu longtemps de suite à Saïgon même, mais je suis plus habitué qu’un autre à ce genre de climat… C’est la seule chance qui me reste d’être bon à quelque chose… Je travaillerai ; les jeunes gens m’aimeront bien, peut-être… Et puis, je reviendrai quelquefois en France, tous les trois ou quatre ans. Seulement… je ne vous verrai pas… Il vaudra mieux que je ne vous voie pas… au moins pas avant longtemps, plus tard… quand nous serons très vieux…

— Ah ! m’écriai-je, je voudrais être vieille… bien vieille… tout de suite… et que vous ne partiez pas !… »

La tête rejetée contre le dossier de mon fauteuil, je pleurais doucement, sans bruit — en me cachant un peu. Il m’avait vue, pourtant ; je le sentais là, derrière moi — penché près de mon oreille.

« Geneviève, suppliait-il, soyez bonne… songez que c’est mon devoir… qu’il le faut, absolument… Ne m’enlevez pas le peu de force qui me reste… laissez-moi croire que je n’ai pas troublé votre vie pour toujours… que vous pouvez encore être tranquille, heureuse. Avec cette pensée-là, voyez-vous… et le souvenir de ce que vous m’avez dit… de ce que vous avez voulu faire pour moi… il me semble que je ne serais pas trop malheureux… Mais quand je vous vois pleurer… c’est si cruel !… et je ne sais plus, alors… je ne sais plus… »