A quoi bon continuer ? Voilà neuf ans de ces heures cruelles… Tout s’adoucit. On ne peut plus être heureux, mais on se laisse reprendre par l’existence quotidienne, monotone, banale — consolante, pourtant. J’ai cru m’enlizer dans cette torpeur. Philippe absent, parti en Amérique pour plusieurs mois, en quête de nouveaux capitaux — l’usine périclitait, et il a dû finir par se séparer de Mauroy — j’ai cru pouvoir évoquer sans danger le passé, pendant que j’étais seule avec moi-même, et j’ai écrit ces pages — ces pages que mon mari ne pourrait pas lire…

Il me semble que j’ai eu tort — il me semble que c’est mal. Cette paix que je cherche — non pas tant pour moi que pour l’homme excellent dont l’affection m’entoure depuis vingt ans, dont la délicatesse a respecté mes souffrances les plus secrètes — cette paix, ce n’est pas ainsi que je l’obtiendrai…

Allons, un peu de courage !… Je suis assise près de la cheminée, mon manuscrit sur les genoux ; la flamme monte, danse — m’invite et me fascine… Encore un regard à ces lignes sorties de mon cœur, encore un adieu à mon cher souvenir — à mon cher remords. Et puis — au feu, mes douleurs ; au feu, mes tendresses : puisque les feuilles desséchées s’obstinent à ne pas vouloir mourir tout à fait — leurs cendres, peut-être, ne ressusciteront plus.

Paris, 1907-1910.

FIN

297-11. — Corbeil. Imp. F. LEROY.