— Une nouvelle… d’où ?…

— De Saïgon… » balbutie Philippe. Et il lâche le journal — ou je le lui arrache des mains. D’abord je ne vois rien. Tout est trouble. Et puis là — dans le coin, en bas, à droite — quelques lignes :

« Nous avons le regret d’apprendre la mort presque subite de M. François Chardin, directeur de l’École Indo-Chinoise, décédé à Saïgon, des suites d’un accès de fièvre pernicieuse. Monsieur Chardin n’avait pas encore quarante-deux-ans ; depuis la fondation de notre jeune École, il la dirigeait avec une grande compétence et un dévoûment à toute épreuve. La science française perd en lui un de ses plus distingués représentants. »

Les mots — les mots effrayants sont là — bien nets, cette fois. Je les relis — je m’assieds. Je les relis encore… Suis-je folle ? Non. Je sens le regard de Philippe fixé sur moi. Mes mains sont froides, ma gorge serrée ; mais ma tête est solide… Il s’est trouvé mal, lui, autrefois, en apprenant que j’avais failli mourir… Moi, je sais qu’il est mort, et je ne m’évanouis pas… Seulement je vois ses yeux, son pauvre sourire héroïque — j’entends sa voix… « Ce n’est pas la mort que je vais chercher… Nous nous reverrons plus tard, quand nous serons très vieux… » Oh ! François, mon ami !… vous qui m’aimiez tant — et que j’aime toujours — vous ne serez jamais vieux… et je ne vous reverrai plus…

Maintenant je pleure — avec la sensation horrible de ne pas oser — d’étouffer, de broyer la douleur affreuse qui me tord le cœur. Il ne faut pas… il ne faut pas… maintenant… Quel silence ! Je relève la tête : Philippe est pâle, tremblant, comme pétrifié. Mais sur ses joues, je vois deux grosses larmes… Et il me dit, tout bas, presque humblement.

« Moi aussi… je l’aimais bien… »

Pauvre Philippe !

Je suis malade — très malade, d’une bienheureuse grippe qui n’a aucun rapport apparent avec les peines morales, mais qui est suivie d’une grande dépression nerveuse. Le docteur Garnier parle de neurasthénie et m’envoie dans la montagne — seule — s’il savait ce que la solitude est devenue pour moi !… Philippe ne peut pas — ne veut pas m’accompagner. Il n’est plus jaloux — est-on jaloux d’un mort ? — mais il comprend qu’en ce moment nous serions malheureux l’un par l’autre. Alors, Thérèse, qui ne se sépare jamais de ses enfants, m’amène Jacques, tout grandelet, un peu anémié par une croissance subite.

« Si j’osais, dit-elle, je vous demanderais de le prendre avec vous… cela lui ferait tant de bien !… »

Ils sont tous très bons pour moi… Je pars avec mon cher petit Jacques, mon compagnon fidèle et tendre… Et je reviens guérie — de corps, sinon d’âme. Et la vie recommence encore…