« Je viens de recevoir la visite de François, dit-il, du ton le plus naturel qu’il peut. Il m’a fait ses adieux… on lui demande de partir, précipitamment… plus tôt qu’il ne pensait… et il craint de ne pouvoir venir ici comme il en avait l’intention. »
Pas un mot de plus. Je comprends tout ce que cette démarche a dû coûter à François ; je comprends aussi que pour moi, pour lui — pour notre honneur à tous les deux — il devait mettre encore une fois sa main dans celle de Philippe. Et maintenant, c’est bien fini, je pense… Il me semble que je tombe dans un trou noir… Mais je veux être brave — brave comme lui.
La vie reprend, lente et tranquille. Pour échapper à l’inaction — au rêve, je me suis décidée à penser aux autres : j’essaye de faire un peu de bien — pas comme mes vieilles tantes, ni comme « ces dames » de l’orphelinat de Lille — mais à ma façon, toute seule. J’ai commencé assez froidement, dans l’espérance égoïste de me fuir moi-même ; puis j’y prends goût : les pauvres ne me font plus peur — j’apprends à leur parler ; je leur consacre une assez grande partie de mon temps. L’autre part, je la donne à Thérèse. Je sais qu’elle a tout deviné : elle ne m’a pas parlé du départ de François, mais j’ai senti en elle une recrudescence d’affection qui me fait chaud à l’âme. Les enfants m’appellent « tante Geneviève » — je les aime presque autant, je crois, que s’ils étaient à moi.
Philippe est redevenu vivant et joyeux ; ses seuls ennuis lui viennent de l’usine, où Mauroy continue soigneusement à entretenir le « mauvais esprit » dont gémit mon mari. Mais j’ai renoncé aux discussions sur ce point, et nous n’avons plus aucun sujet de querelles. Je joue du Mozart — Philippe l’admet — je chante du Gounod, et j’ouvre bien rarement les partitions de Wagner — surtout celle de Tristan. Papa a pris sa retraite. Il ne vieillit pas et continue à battre Philippe aux échecs tous les mercredis soirs.
De Cochinchine, rien — pas un signe, pas un mot. C’est le silence absolu. Philippe ne fait aucune réflexion à ce sujet. Lui non plus n’écrit jamais à son cousin. Cette affection fraternelle s’est rompue, sans secousse — au moins apparente. C’est peut-être un bien. Pourtant, il y a toujours, dormant au plus profond de mon cœur, une souffrance vague, un désir fou de savoir, et cette nostalgie de l’être aimé qui va en croissant, au lieu de diminuer… Trois ans, quatre ans — déjà. J’ai trente et un ans ; j’ai maigri, pâli — je ne suis plus tout à fait « la jolie petite madame Noizelles… » Mais je m’en soucie peu.
Et un soir — oh ! pourrai-je écrire cela ?… Un soir, nous sommes tous les deux, Philippe et moi, dans le salon. Un soir de juin. Il fait encore grand jour ; la fenêtre est ouverte. Je suis assise au piano, promenant vaguement mes doigts sur les touches ; je regarde Philippe qui lit son journal en fumant. Tout à coup je le vois tressaillir ; je l’entends pousser un cri étouffé. Le papier lui échappe des mains. Je me lève brusquement, envahie par une peur étrange.
« Qu’est-ce que c’est ? » dis-je.
Déjà Philippe a ressaisi la feuille que j’allais prendre. Il la tient ferme, pliée — ses yeux sont singuliers.
« C’est… c’est… une mauvaise nouvelle… Attends ; ne lis pas… »
Tout mon sang se glace.