« Soyez tranquille, docteur, dis-je d’un ton péremptoire ; nous irons sur la côte basque, puisqu’il le faut. On ne dépense jamais plus d’argent qu’on n’en a, et je me charge de trouver à nous loger partout, même à Biarritz… »

Tous deux rirent de mon assurance — et par le fait j’ignorais totalement ce que coûteraient le voyage et le séjour dans ces parages lointains. Mais j’étais à l’âge heureux où l’on se persuade que vouloir c’est pouvoir. Dès le lendemain, je me mis à consulter les indicateurs, à compulser les guides et les cartes ; il y eut des lettres échangées, de longs conciliabules avec Julie, des calculs très ardus où mon algèbre ne me servait à rien — je n’ai jamais su faire une addition sans compter sur mes doigts. Ces préliminaires durèrent quinze jours, au bout desquels j’exhibai triomphalement ce que j’appelais « mon dossier ».

« Nous irons à Guéthary, papa : c’est un petit trou entre Biarritz et Saint-Jean-de-Luz — juste l’endroit rêvé… Voici les lettres de la maîtresse d’hôtel qui s’engage à nous prendre pour 6 francs par jour, tout compris — et je suis sûre que c’est très propre chez elle : vois comme elle a une jolie écriture… et pas une faute d’orthographe !… Voilà le prix des billets d’aller et retour, valables soixante jours ; c’est plus qu’il n’en faut… voilà le total de ce que nous dépenserons là-bas : tu vois qu’il nous reste encore cent quarante francs d’aléa, en comptant les trois cents francs d’économie que nous avons faits cet hiver et que j’ajoute à ton traitement… et voilà l’itinéraire du voyage : nous pouvons visiter Angoulême et Bordeaux… »

Tout était prévu, jusqu’à l’entretien et à la nourriture de Julie qui devait rester seule à Paris. Papa mit son lorgnon, lut les lettres, vérifia les chiffres.

« C’est parfait, dit-il. Et se tournant vers le docteur Garnier, dont j’avais encore une fois requis la présence :

« Qu’en penses-tu, toi ? »

Notre ami eut un bon sourire goguenard :

« Je pense que Geneviève est un financier en jupons, doublé d’un graphologue étonnant qui sait juger de la propreté d’un hôtel d’après l’écriture de sa propriétaire… Je pense surtout que tu as encore une assez fichue mine, que ton pouls n’est pas fameux, ton appétit non plus, et que plus tôt vous partirez vers ce paradis, mieux cela vaudra… »

Trois jours après nous étions en route pour Guéthary.

Que c’est bon d’être jeune ! Je n’avais vu la mer qu’à Dieppe, je ne m’étais jamais avancée dans le Midi plus loin que Fontainebleau. Mon père, à cinquante-trois ans, n’était pas beaucoup plus blasé que moi. Notre voyage fut un enchantement. Les remparts d’Angoulême, la noble façade romane de l’église Saint-Pierre, toute blanche dans le soleil du matin, la vallée de la Charente, avec la courbe molle du fleuve coupée çà et là par des rideaux de peupliers — puis Bordeaux, les bateaux du port aux mâts enchevêtrés, le grand pont sur l’eau rougeâtre de la Garonne — enfin Guéthary, la gare surplombant presque la plage, l’Océan, tout de suite, vous accueillant par sa lumière, par le bruit de ses vagues, par sa bonne odeur d’iode et de sel… Deux heures à peine après notre arrivée, je regardais papa installé sur le sable, la tête à l’ombre d’une petite estacade, les jambes voluptueusement étalées. Il me semblait le voir engraisser !