Une semaine de repos complet, de chaleur et de grand air suffit à mon malade pour retrouver l’appétit et le sommeil. Nous passions nos journées entières sur la plage, encore déserte à cette époque ; le ciel de juillet s’étendait sans un nuage et, au-dessus des galets, une petite buée transparente dansait en tremblotant dans l’air surchauffé. Mais nous n’en avions cure : « Je me sens devenir lézard », murmurait papa en rampant sur le dos et sur les coudes pour suivre le soleil à mesure que l’ombre le gagnait. Quant à moi, j’avais renoncé à l’abri d’ombrelles illusoires, et je laissais consciencieusement les taches de rousseur éclore sur mes joues et jusque sur mes mains, tandis que mes yeux s’emplissaient du bleu de la mer, et mon âme d’une allégresse inconnue.

Tout le jour nous restions ainsi, seuls maîtres du ciel, de l’eau et de la terre jusqu’à l’heure où, du bord de l’horizon, une petite voile blanche, puis deux, puis dix, puis une vingtaine, apparaissaient, se dirigeant toutes vers nous. L’une après l’autre, nous les regardions approcher, grossir peu à peu, comme de grands oiseaux aux ailes étendues. A vingt mètres du bord, d’un seul coup, les ailes tombaient, la voile se repliait, et dans la barque devenue soudain lourde et noire, on voyait s’agiter des hommes halant sur de grandes perches. Alors, du haut de la falaise, dévalant vers le petit port silencieux, c’était la nuée des gamins, des femmes, des tout petits, le grouillement des silhouettes agiles, le grincement du cabestan, les cris rythmés scandant l’effort des hommes qui, par six, par dix, d’une épaulée superbe, hissaient leurs barques le long des dalles en pente. Des groupes se formaient ; d’un bateau à l’autre on comparait, on échangeait sa pêche. Puis lentement, d’un pas cadencé, tous remontaient vers le village, chargés de paniers où les poissons luisaient en éclairs d’argent. Quelques femmes portaient les corbeilles sur leur tête, le torse cambré en arrière comme des canéphores antiques. En moins d’une heure tout était redevenu vide et muet. Et papa, se tournant vers moi, disait :

« Voilà qu’il est temps d’aller dîner. »

Un matin, comme nous descendions gaîment, sous le feuillage ténu des tamaris, le raidillon qui mène à la mer, l’aspect insolite d’un superbe parapluie-tente adossé contre l’estacade — tel un gros champignon rouge poussé en une nuit dans le sable jaune — nous arrêta dans notre élan.

« On nous a pris notre coin ! »

Ce fut mon premier cri. Papa, moins égoïste ou plus philosophe, haussa les épaules.

« Bah ! la plage est à tout le monde. »

Malgré moi, j’étais déçue : je voyais déjà notre solitude envahie. Pourtant, la semaine écoulée, je dus avouer que la propriétaire du parapluie n’était pas gênante. Tout le jour, elle restait blottie sous son abri, et comme elle habitait sur la falaise, de l’autre côté du port, nous ne la voyions jamais que de loin — et de dos, silhouette noire et menue suivant toujours un chemin opposé au nôtre.

« Je crois vraiment qu’elle nous évite », disait papa. Et il riait, à demi vexé. Si peu sociable que l’on soit, on n’aime pas à jouer le rôle d’intrus. Le hasard, d’ailleurs, nous réservait une revanche, tout en forgeant le premier anneau de ce qu’Hoffmann eût appelé « la chaîne de ma destinée ».

Ce jour-là, nous étions allés chercher la mer chez elle, tout au bout des rochers : nous avions pataugé dans les mares grouillantes d’une vie obscure et vague où, parmi d’étranges fleurs qui remuent, on voit filer comme des flèches les crevettes au corps diaphane. Puis nous nous étions avisés qu’il allait être midi, que nous avions grand’faim et que la marée montait. Très vite, grisés par l’air et le soleil, les lèvres salées, les cheveux collés aux tempes, nous revenions, en trébuchant sur les algues visqueuses où le pied n’a pas de prise, en nous écorchant les mains aux petits coquillages secs et durs qui hérissent le roc — mais enfin nous revenions et, pour couper au plus court, nous prenions le chemin du port, quand papa me poussa le coude. Doucement, à pas lents, un pliant sous le bras, un livre à la main, « notre ennemie » montait devant nous.