Un moment, François se trouva seul avec moi. Désignant du geste Thérèse et son mari qui, repris par leur commune passion scientifique, se penchaient tous deux pour examiner la même feuille de chêne où luisait la trace mince d’un limaçon :
« Ce sont eux, demanda-t-il, les heureux que vous vouliez me faire connaître ?… »
Je vis qu’il se souvenait de mes paroles maladroites, et, brûlant de réparer ma faute, je le regardai bien en face.
« Oui, ce sont eux, — mais c’est moi aussi… c’est vous, j’espère ; c’est nous tous… Vous n’en avez jamais douté, n’est-ce pas ?… »
Combien j’étais sincère, en ce moment où une sorte de griserie joyeuse me montait du cœur aux lèvres ! Il le comprit, sans doute, car ses yeux s’adoucirent, presque paternels.
« Non, fit-il, je n’en doutais pas… Mais je suis content de vous l’entendre dire. »
Quand il partit, à neuf heures passées, une brume légère détrempait l’herbe et les routes ; papa et Philippe l’escortèrent seuls jusqu’à son train, munis d’une lanterne et de deux parapluies. Dans le chemin qui longeait la maison, je vis s’éloigner la petite lumière vacillante, j’écoutai décroître le bruit de leurs voix, puis je refermai la persienne que j’avais poussée pour les suivre de l’oreille et du regard. Thérèse, assise près de la table, feuilletait une revue ; le piano, resté ouvert avec la partition de Siegfried sur le pupitre, me parut étrangement triste, le salon étrangement vide. Silencieuse, je me mis à ranger la musique éparse çà et là…
« Il est presque toujours absent, n’est-ce pas, monsieur Chardin ?… »
Je me retournai vers Thérèse, sans bien comprendre pourquoi elle me posait cette question-là plutôt qu’une autre.
« Oui, jusqu’à présent, il a beaucoup voyagé, mais la santé de sa mère nous inquiète un peu, et je doute qu’il reparte cet hiver…