Une expression indéfinissable passa dans les yeux noirs de Thérèse.
« Oh ! dit-elle, lui… »
Ce ne furent que deux mots. Mais ces mots contenaient un poème d’admiration, de confiance aveugle, de soumission volontaire. La sage petite personne, l’amie aux prudents conseils s’évanouissait pour laisser paraître l’amoureuse ingénue qui résume dans un seul être toutes les perfections de l’univers.
« Mon Dieu, pensai-je, qu’on est heureux de pouvoir aimer comme cela… »
Sans le vouloir, Thérèse venait de me faire sentir le néant des pâles joies que, tout à l’heure, elle s’appliquait à me vanter si fort…
François renouvela sa visite dans le courant du mois. Il nous trouva tous réunis, et je ne remarquai plus en lui ces allures pessimistes et découragées qui m’avaient frappée la première fois. Sa mère, nous dit-il, allait beaucoup mieux, — ce qui suffisait à expliquer qu’il eût repris sa gaîté naturelle. D’emblée il conquit les bonnes grâces de Jacques en l’initiant à la fabrication de certaines « cocottes » japonaises, au bec pointu et aux ailes mobiles, que le gamin, plus adroit qu’un singe, eut vite fait d’aligner par douzaines sous les yeux écarquillés de sa petite sœur. A table, on oublia de parler chimie ; François, à propos d’un voyage en Allemagne, ayant prononcé le nom de Bayreuth, M. Debray bondit : cet homme paisible se révélait tout à coup wagnérien farouche. Soudain — c’était encore le temps des luttes héroïques — un vent de folie sembla souffler autour de la table : Thérèse et son mari, François et moi, nous nous rejetions comme des balles les noms scandinaves aux syllabes sonores, nous ergotions sur les symboles du Ring, nous fredonnions des bribes de motifs — papa, profane, mais sympathique, riait de tout son cœur ; Philippe nous écoutait bouche bée. Il n’avait jamais soupçonné chez le savant cette frénésie musicale, et quand Thérèse, en confidence, lui eût avoué « qu’Eugène jouait très joliment du violon » :
« Mais alors, s’écria-t-il, pourquoi n’avez-vous pas apporté votre instrument ?… Moi aussi, j’aime beaucoup la musique… Vous auriez accompagné Geneviève, et elle nous aurait chanté l’Ave Maria de Gounod, ou bien ce joli morceau, vous savez… l’enfant malade qui meurt en disant : « Bonne nuit… » La sérénade de Borga, Bréda…
— Braga », dit François. Il y eut un silence. Et subitement, du salon où les enfants restaient consignés sous la garde d’une bonne, la voix de Jacques s’éleva, aiguë et plaintive :
« Maman ! oh ! maman !… Hélène qui mange mes cocottes !… »
Tout le reste du jour, jusqu’au départ de François qui, cette fois, nous avait réservé sa soirée, notre petit cénacle fut très gai. M. Debray, décidément mis en confiance, continuait à bavarder sur toutes sortes de sujets étrangers à son laboratoire ; Thérèse, par contre, me parut moins expansive que de coutume : elle souriait, mais parlait peu, et semblait observer notre cousin avec un mélange bizarre de sympathie et de méfiance. Ou bien elle s’adressait à Philippe, toujours rayonnant de contentement paisible.