« Voilà notre Thébaïde transformée en pouponnière », disait papa, ravi d’ailleurs de cette métamorphose. Moi-même, par raison d’abord et bien vite par tendresse, j’étais devenue l’esclave des enfants : la grosse Hélène ne voulait plus s’endormir que sur mes genoux. Philippe, lui, s’amusait franchement, sans arrière-pensée, jouant avec Jacques, mettant au service de Thérèse sa complaisance infatigable, professant, enfin, une admiration naïve pour M. Debray qu’il semblait croire inaccessible aux préoccupations des simples mortels et qu’il obligeait chaque jour, entre la poire et le fromage, à de petites conférences chimico-biologiques. Le pauvre homme, aussi modeste que savant, semblait parfois gêné d’être toujours mis sur la sellette ; néanmoins il se prêtait de bonne grâce aux désirs de son hôte.

Thérèse et moi, nous passions nos après-midi sous le catalpa ; souvent je la regardais, plus fraîche et moins maigre que de coutume dans sa blouse de batiste blanche, occupée à coudre quelque objet de layette ou à repriser les jerseys de son fils, dont les fonds de culotte se volatilisaient aussi rapidement que si on les avait fait passer par l’alambic paternel. Tout en glissant son aiguille à travers les mailles de laine gros bleu, elle parlait ; — nous causions de notre passé d’écolières, de Mlle Verdy, morte subitement l’année qui suivit mon mariage, et dont le souvenir lui était aussi cher qu’à moi.

« Vous rappelez-vous comme elle blaguait gentiment nos petites vanités, littéraires ou autres ?… « Geneviève est à peu près sûre d’entrer à l’Académie française ; quant à vous, ma pauvre Thérèse, je crois qu’il faut vous contenter de l’Académie des Sciences… »

Ces folies déjà lointaines amenaient sur nos lèvres un sourire attendri.

« Ce n’était pas déjà si mal prophétiser, dis-je, au moins pour vous : M. Debray se chargera de vous représenter à l’Institut… Moi, par exemple, j’ai menti à ma vocation, et si je devais compter sur Philippe pour me conduire à la gloire… »

Je m’arrêtai, un peu honteuse ; mais Thérèse était trop fine pour relever de pareils propos. Elle s’était prise d’une amitié très vive pour Philippe, et lui-même, timide avec la plupart des femmes, trouvait en elle des manières toutes simples et une affectueuse camaraderie qui le ravissaient.

Donc Thérèse affecta de ne pas entendre ma phrase malencontreuse. Sans faire semblant de rien, absorbée en apparence par son ravaudage maternel, elle trouva moyen de donner un petit coup de barre à la conversation, et je m’aperçus tout à coup que nous étions plongées dans les considérations les plus édifiantes sur la bonté, la douceur, la patience et autres vertus évangéliques.

« La bonté, voyez-vous, ma petite Geneviève, c’est le premier élément de bonheur dans un ménage… sans elle, quoi qu’on en pense, la vie conjugale devient odieuse… »

Qui donc plus que moi savait apprécier le caractère idéal de mon mari ? Légèrement agacée par cette mercuriale indirecte, j’essayai de devenir taquine.

« Pauvre Thérèse ! On dirait que vous êtes la victime d’un tyran domestique… Il est donc bien méchant, M. Debray ?… »