Nous arrivions au seuil de la gare. Le signal retentit ; sur nos talons, papa et Philippe se hâtaient avec de grands gestes.
« Voilà le train, cria Philippe tout essoufflé ; dépêchons-nous : nous n’avons que le temps de traverser… »
Et comme nous courions presque, butant contre les rails, il ajouta pour la vingtième fois :
« Alors, décidément, tu ne veux pas rester ?… »
François eut un petit haussement d’épaules impatienté. Au détour de la voie, un flocon de fumée blanche apparaissait déjà. Ce fut la bousculade inévitable — et inutile — des départs ; la chasse au wagon vide, la portière brusquement refermée — et la minute bête où l’on se regarde, de haut en bas et de bas en haut, sans trop savoir que se dire. Je souriais — François aussi, je crois ; mais son regard scrutateur continuait à m’interroger…
« Au moins, lançai-je quand le train s’ébranla, promettez-nous de revenir bientôt. »
Sa réponse se perdit dans le bruit strident du sifflet…
Toute la soirée un scrupule me hanta, près de la table où « mes deux hommes » poursuivaient leur éternelle partie. Avec remords, je regardais les traits calmes de Philippe et sa main courte déplaçant les pièces sur l’échiquier ; avec contrition, je me répétais qu’il était le modèle des gendres, le plus tendre des maris — et moi la plus sotte et la plus ingrate des femmes. La question de François, le ton dont il l’avait faite — et, de ma part, ce mutisme absurde, quand il aurait fallu répondre très vite, répondre en riant, comme pour rejeter bien loin toute idée de mélancolie… Quel sentiment bizarre m’avait ainsi fermé la bouche ? Embarras, surprise — ou seulement impuissance de feindre ?…
Sans bruit je m’étais levée, et debout, adossée à l’embrasure de la porte, je regardais la nuit chaude et silencieuse, le ciel où quelques étoiles brillaient entre de gros nuages mous frangés d’argent. Une odeur lourde montait des héliotropes ; sur la lisière de la forêt, la note plaintive d’un crapaud tintait, argentine et monotone comme un glas lointain… Je me sentis mécontente de moi, le cœur serré d’un étrange malaise dont l’étreinte abolissait jusqu’au souvenir de la bonne journée que je venais de passer…
Cette impression pénible se dissipa les jours suivants. Thérèse avait accepté notre invitation avec reconnaissance ; les préparatifs de son arrivée et l’installation de sa smalah m’occupèrent tout le reste de la semaine. Vers le milieu d’août, la maison jusqu’alors si calme se mit à bourdonner comme une ruche.