Docile, — un peu gourmande aussi, — je reparaissais à l’heure dite, escortée par mon père que Mme Chardin avait invité une fois pour toutes. Alors, nous passions des moments délicieux.

Encore un souvenir vivant et lointain, un éclair dans la brume… Le salon clair, tendu d’étoffes anglaises, meublé de jonc et de bois laqué — car notre nouvelle amie est chez elle ; une parente éloignée lui a légué jadis ce petit Ermitage où elle nous accueille toute frêle et gaie, étendue sur sa chaise longue, entre le piano et la table à thé. Nous causons, sans nous lasser. Elle se laisse aller à nous raconter un peu de sa vie — ses premières années de ménage, si heureuses, dans cette paisible ville d’Amiens où son mari était professeur ; son veuvage prématuré, son retour à Paris pour l’éducation de son fils — ce grand fils sur qui elle a reporté toute sa tendresse et tout son orgueil. Avant trente ans, le voilà presque un savant, diplômé de l’École des Hautes Études, chargé depuis dix-huit mois d’une mission scientifique à Angkor, en Indo-Chine. « Il doit revenir au printemps prochain, et pour longtemps, j’espère… » A cette pensée, quel bon sourire éclaire son visage fatigué !… Mais déjà elle craint de nous importuner en nous entretenant d’elle-même. Peu à peu la conversation dévie. Les revues nouvelles sont à portée de la main ; Mme Chardin sait tout, a tout lu, s’intéresse à tout. La liberté de ses jugements et de ses opinions effare un peu papa, plutôt timide et conservateur par nature ; pour moi, j’aime cet esprit vigoureux qui me rappelle celui de Mlle Verdy… Voilà qu’on parle d’art ; j’en ai le goût et l’instinct, mais peu de culture esthétique. « Cela s’acquiert, dit Mme Chardin ; il suffit de regarder des images… vous viendrez en voir chez moi… Et la musique ?… » Sans savoir comment, je me trouve au piano, devant un volume des Échos de France ; je chante la vieille mélodie : « Au bord d’une fontaine. »… Le soleil baisse à l’horizon ; par la fenêtre ouverte, je vois la mer moirée d’or, j’entends le bruit assourdi du flot qui monte. Une sensation de paix profonde, de bonheur subtil m’envahit jusqu’à l’âme, tandis que j’achève la chanson mélancolique :

Félicité passée

Qui ne peut revenir,

Tourment de ma pensée,

Que n’ai-je en vous perdant, perdu le souvenir !

A dix-huit ans, ce sont là des mots vides de sens ; pourtant, j’y ai mis tout ce que je ne comprends pas, sans doute, car Mme Chardin dit à voix basse : « C’est bien… c’est très bien… » Et soudain, entre nous trois, tombe un silence très doux…

III

Si je me suis attardée à ces souvenirs, c’est qu’ils marquent pour moi un des tournants de la route inconnue que nous suivons tous en aveugles : de distance en distance, seulement, il nous est permis de nous retourner ; alors les étapes parcourues nous apparaissent d’un seul coup, en pleine lumière — comme si le jour naissait derrière nous à mesure que nous marchons vers la nuit.

Sans le savoir, j’atteignais une ces étapes. Jusqu’alors, ma vie avait oscillé entre deux pôles : d’un côté, papa et Julie — le « chez nous » paisible et doux de mon enfance ; de l’autre, Mlle Verdy — l’enthousiasme, la lutte, la gloire finale de l’« examen supérieur » ! Maintenant je le tenais, ce fameux brevet ; il sommeillait au fond de mon tiroir et il m’avait apporté plus de déceptions que de joies. Mon existence me semblait sans but : naïvement, je croyais n’avoir plus rien à apprendre — car ceci se passait en des temps très anciens où les princesses de science n’étaient encore que des Belles au bois dormant, où l’on voyait très peu de doctoresses et pas du tout d’avocates. Autour de moi, personne pour me conseiller ; nous étions presque sans famille. Papa, originaire de Bretagne, possédait aux environs de Nantes quelques vagues cousins que nous voyions tous les cinq ans, et je ne me connaissais, pour ma part, d’autres ascendants que deux tantes de ma mère, excellentes vieilles filles, dévotes et momifiées, dont la société m’ennuyait beaucoup.