C’est dans cette heure de solitude intellectuelle que Mme Chardin apparut à mon horizon. Et mon âme avide de tendresse et d’admiration se donna tout de suite à elle.

Dès notre retour de Guéthary dans le grand Paris chaud et désert des jours d’août, j’avais pris l’habitude de lui écrire souvent. Elle-même ne devait revenir qu’au mois d’octobre et se trouvait un peu isolée là-bas ; elle me répondit longuement — des lettres exquises, pleines de jeunesse et d’entrain, en dépit de ses soixante ans, de son cœur détraqué et de sa cheville encore invalide. « Je suis retournée hier à la plage — disait-elle — toute branlante et boitillante, au bras de ma vieille Perrine. En revoyant la dalle, cause stupide de ma chute, mon premier mouvement, je l’avoue, a été plein de rancune. Et puis j’ai pensé à vous, ma petite Geneviève ; je me suis dit que, sans cette vilaine pierre, nous aurions très probablement passé l’une à côté de l’autre sans nous parler jamais. Alors j’ai failli m’écrier : « Cette dalle est le plus beau jour de ma vie ! »

J’avais souri, heureuse au fond de son affectueux badinage. Bien plus tard, je compris tout ce que ces mots contenaient d’espoirs secrets, demeurés inavoués, qui devaient m’être révélés dans un grand jour d’angoisse…

Octobre arriva, et je revis Mme Chardin, guérie enfin pour tout de bon. Par un hasard singulier — Paris réserve de ces surprises — elle demeurait rue Barbet-de-Jouy, à cent mètres de notre maison, si près que je fus autorisée à me rendre seule chez elle. Julie grogna un peu. Elle avait des idées très arrêtées, cette chère Julie, sur la respectabilité des jeunes filles. La première fois que, prête à sortir sans escorte, je m’approchai d’une glace pour mettre mon chapeau, j’aperçus derrière moi le reflet d’une bonne figure inquiète dont l’expression grondeuse me fit rire. Bien vite je me retournai pour l’embrasser.

« Tu as l’air d’une poule qui a couvé un canard !… Sérieusement, est-ce que tu crois qu’on va m’enlever entre la boutique du fruitier et celle de l’herboriste ?… »

Sans se dérider, Julie secoua la tête.

« Pardi ! je sais bien qu’il ne vous arrivera rien… au moins aujourd’hui — depuis mes quinze ans, elle refusait obstinément de me tutoyer — Mais c’est égal, ça ne se fait pas !… »

Que de choses ne se faisaient pas dans ce temps-là ! Heureusement, Mme Chardin, toute libérale qu’elle fût, connaissait mieux encore que Julie le code des convenances mondaines. Avec un tact infini, sans s’imposer à nous, sans chercher à m’accaparer, elle me proposa pour l’hiver tout un plan dont l’ensemble m’enchanta et qui reçut la pleine approbation de papa, trop heureux de ne pas me laisser seule et désœuvrée pendant ses longues journées d’absence.

Chaque mardi, j’allais la prendre rue Barbet-de-Jouy, et elle me conduisait à la Sorbonne, où venait de s’ouvrir une série de cours sur l’Histoire de l’Art ; chaque samedi, nous visitions ensemble les musées et les expositions. Et comme, une fois par mois, papa s’accordait l’innocente distraction d’un Dîner Breton où il retrouvait de vieux camarades, il fut convenu que, ces jours-là, je dînerais avec Mme Chardin. J’esquivais ainsi certaines soirées passées entre la tante Olympe et la tante Cornélie, soirées dont le bézigue à trois faisait tous les frais — à moins qu’on ne m’employât à tailler des étoffes très laides, ou à dévider d’éternels écheveaux de cette laine grise et morne réservée aux « œuvres de bienfaisance ».

Chez Mme Chardin, rien de pareil. Je ne sais comment elle s’y prenait pour faire le bien, et sans les indiscrétions de Perrine, devenue très vite l’amie intime de Julie, nous aurions pu la croire uniquement absorbée par des préoccupations artistiques et intellectuelles. Avec une fortune médiocre et une santé chétive, elle avait su créer, en elle et autour d’elle, cette harmonie raffinée qui est mieux que du luxe. Quand je la regardais, assise près de sa fenêtre dans une bergère Louis XVI aux tons fanés, sous le jour pâle que filtraient les grands rideaux de tulle blanc, j’avais l’impression qu’elle faisait partie d’un tout très délicat, que sa personne menue, corps, âme et le reste, n’était pas seulement là, au fond du vieux fauteuil, mais éparse dans l’atmosphère ambiante — et qu’on en respirait le parfum, subtil comme celui d’une rose sèche. Le soir, à la lumière de la lampe, elle prenait une apparence plus concrète ; pourtant, quoique sa voix fût vive et gaie, ses gestes restaient discrets, plutôt rares. Doucement, de ses doigts maigres, elle tournait les pages de quelque livre d’art — car elle avait tenu sa promesse, et une bonne part de notre temps se passait à « regarder des images ».