Il prononça ces derniers mots entre ses dents, en tiraillant machinalement le gland d’une embrasse — un de ces glands hideux, en soie, avec des petits fils d’or, dont le tapissier avait parsemé notre malheureux salon. Puis tout de suite, comme effrayé de ce qu’il venait d’articuler :
« Tu devrais tâcher, fit-il sans la moindre transition, d’être un peu plus aimable avec Mauroy… »
J’étais excédée, à bout de forces.
« Aimable ! m’écriai-je… Polie, oui ; j’espère l’être toujours et je crois que je l’ai été aujourd’hui… Mais ne me demande pas d’être aimable… c’est plus fort que moi : je l’ai en horreur !… »
J’avais posé mon ouvrage sur mes genoux et je parlais avec passion, la tête levée, cette fois, regardant Philippe bien en face.
Il changea de couleur.
« Oui, tu me l’as déjà dit… et ce n’est guère gentil pour moi, puisqu’il est mon associé et mon ami… Mais tu pourrais au moins ne pas te singulariser… ne pas choisir le moment où il raconte… des choses… pour le dévisager, fixement, avec une figure… Si tu t’étais vue !… Et tu crois que c’est poli, cela, dis ?… Tu crois que c’est poli ?… »
Pauvre Philippe ! Il venait de se trahir… Ce qui le hantait, depuis le début de cet entretien incohérent, c’était le souvenir du regard de détresse surpris dans mes yeux pendant le récit de Mauroy. De nouveau je détournai la tête, j’enfilai mon aiguille d’une main tremblante, avec l’effroi qu’il n’en dit davantage… Mais il était le moins brutal des hommes. Et j’avais l’impression qu’il ne voulait pas, qu’il n’osait pas savoir… Lentement, comme irrésolu, il quitta la fenêtre, fit encore deux ou trois tours. Puis, d’une voix mal assurée :
« Allons, je m’en vais… Ce n’est pas un dimanche pareil aux autres, aujourd’hui : il faut que tous les comptes soient finis ce soir pour l’échéance… Au revoir », ajouta-t-il en se rapprochant un peu.
« Au revoir », murmurai-je.