« Voyons, dit papa, tu ne viens pas ici en consultation : laisse donc ces enfants tranquilles… »

Le docteur mangeait sa poire avec son couteau, comme un vrai paysan, malgré sa cravate blanche à l’ancienne mode et sa rosette à la boutonnière. Il but une bonne rasade de vieux bourgogne, se leva, me prit par le menton, et s’adressant à Philippe :

« Ce petit museau-là, voyez-vous, je le connais depuis qu’il est au monde, et si vous n’aviez pas eu l’air d’un bien brave garçon, je me serais opposé à ce qu’on vous le confie… ah ! mais oui… Jusqu’à présent, ça va : mais je vous surveille… gare à vous !… »

Il plaisantait ; pourtant, Philippe ne rit pas, et moi, gênée de ce badinage malencontreux, j’essayai de me dégager, ce qui me valut une tape sur la joue et un baiser d’oncle. Puis le terrible ami prit congé, « pour ne pas faire attendre son cheval », disait-il — et aussi parce qu’il lui tardait de courir distribuer les jouets dont il avait rempli sa voiture.

Nos visites, à nous, étaient peu nombreuses : quelques rares collatéraux, et trois ou quatre ingénieurs ou gros industriels chez qui Philippe déposait sa carte. Papa, de son côté, avait des devoirs à remplir envers ses collègues. Il descendit l’escalier avec nous, refusa énergiquement de monter dans le coupé, et partit d’un pas élastique en nous disant : « A ce soir. » Nous devions, en effet, comme tous les ans, le retrouver chez les Chardin… Écartant cette pensée importune, je le suivis du regard, tandis qu’il s’éloignait, portant lestement ses soixante-deux ans, la canne sous le bras et le col de son pardessus relevé jusqu’aux oreilles.

« Comme il est mince ! Il a l’air d’un jeune homme ! » m’écriai-je avec fierté. Et Philippe, qui fermait la portière, murmura :

« C’est vrai, il n’engraisse pas… il a de la chance, lui !… »

Sans le vouloir, je venais de toucher un point sensible. Mais alors que dire ? De quoi parler ? Allions-nous devenir comme ces ménages où chacun pèse ses mots et surveille ceux de l’autre ? Découragée, je me rejetai au fond de la voiture, et le petit lancinement sourd, interrompu quelques heures, s’éveilla de nouveau en moi. « A ce soir. » Que serait ce dîner ? Je cherchai mon inquiétude des jours précédents, mais elle avait disparu, me laissant au cœur une saveur amère. « Ce sera un vrai dîner de jour de l’an : une bonne tante qui reçoit ses bons neveux… et son fils qui s’ennuie vertueusement en famille, au lieu de… Comme c’est étrange ! Comme nous connaissons peu la vie des hommes !… » Le cheval trottait, d’un pas égal ; notre tournée se poursuivait : toujours les mêmes paroles, toujours les mêmes questions — et les mêmes chocolats qu’on offrait à la ronde, dans des sacs ou dans des coupes, pralinés, à la pistache ou à la crème… En passant rue des Écoles, je levai la tête, et je vis de la lumière aux fenêtres des Debray.

« Ils sont là… Si nous montions ? Nous avons fini nos visites, et tante Lydie ne nous attend guère avant sept heures ?… »

Philippe ne fit pas d’objections — sans doute, il était encore moins pressé que moi d’arriver chez sa tante — et je sautai vivement sur le trottoir : j’avais soif d’un peu de gaîté, d’autre chose que ces salons guindés et cette voiture morne. Dans l’escalier, un bruit de voix enfantines nous guida tout de suite vers les régions supérieures ; mais ces voix, je dois l’avouer, n’avaient rien de céleste. Derrière la porte du cinquième, c’était un tel sabbat de hurlements, un tel déchaînement de joie sauvage, que Philippe hésita un moment avant de sonner.