« Je crois qu’ils sont en famille… » dit-il.
En famille — ah ! certes, ils l’étaient. Un grand-père, deux grand’mères, deux sœurs de M. Debray, un frère de Thérèse, et sept ou huit neveux et nièces, parmi lesquels Jacques, surgissant tout à coup, se jeta sur moi comme une bombe, tandis qu’Hélène roulait entre les jambes de Philippe ahuri.
« Geneviève ! M. Noizelles !… Oh ! comme c’est gentil ! » s’écria Thérèse. Elle était tout joie, tout sourires, et relativement paisible au milieu de ce vacarme affolant. Notre arrivée ramena un peu de calme : peut-être intimidions-nous les enfants ; peut-être en avait-on rangé quelques-uns dans des armoires, car l’appartement semblait à peine assez grand pour les contenir tous. Quant aux divers parents, que nous connaissions peu ou point, ils nous accueillirent amicalement — avec charité, pour ainsi dire. Nous avions l’air si seuls, si misérables, malgré ma belle robe de velours marron et la redingote impeccable de Philippe ! Involontairement, en regardant ces gens heureux, en suivant des yeux ces petites ombres turbulentes qui recommençaient à se poursuivre de l’antichambre à la cuisine et du salon au laboratoire, je mesurais tout le vide de ma vie — de notre vie, puisque mon mari était aussi dénué de famille que moi. Des frères, des sœurs, une mère, des enfants — tant de tendresses que je n’avais pas connues, que je ne connaîtrais jamais !
« Vous êtes nombreux… » ne pus-je m’empêcher de dire à Thérèse. Elle se mit à rire.
« Oh ! nous attendons encore mes deux beaux frères… Mais mon frère — elle baissa la voix — vous savez qu’il est divorcé, le pauvre garçon… Les deux petits blonds, là-bas, sont à lui : sa femme a les deux autres aujourd’hui… Il n’y a jamais de bonheur complet… »
Je devinai qu’elle cherchait à me consoler, en me montrant le ver caché dans le beau fruit qui faisait mon envie. Pourtant, de ce malheur-là, il me semblait que j’aurais encore pu me contenter, si on avait bien voulu me donner les deux petits blonds !…
L’heure s’avançait : je fis signe à Philippe.
« Partir ?… déjà !… Qu’est-ce qui vous presse donc tant ? demanda Thérèse.
— Mais… nous dînons chez notre tante…
— Ah ! oui… Madame Chardin. »