En prononçant ce nom, la voix de Thérèse se glaça. Si elle avait su !… L’idée qu’elle jugeait faussement une situation imaginaire me fut insupportable, et je me levai, bien décidée cette fois à m’en aller. Il fallait serrer une douzaine de mains ; tout le monde était debout, et la robuste carrure de M. Debray remplissait la porte.
« Range-toi donc… gros ours », lui dit sa femme.
Il s’effaça en souriant — tous deux échangèrent un regard plein d’amour. Et je compris que ceux-là n’avaient rien à se cacher, et qu’ils pouvaient penser tout haut, sans crainte de se blesser jamais…
La rue nous parut froide, au sortir de cette atmosphère surchauffée. Nous avions décidé de faire à pied le court trajet qui nous restait, et nous allions, côte à côte, échangeant des remarques indifférentes sur les étalages, sur les passants qui se hâtaient, le nez rouge, les mains pleines de paquets. Devant les boutiques foraines, une foule se pressait, bruyante et joyeuse ; boulevard Saint-Germain, ce fut la station habituelle chez le fleuriste : je choisis une gerbe de roses admirables, d’un rouge sombre, presque noir, avec des gouttes d’eau brillant çà et là sur le velouté des pétales. A mesure que nous nous rapprochions de la rue Barbet-de-Jouy, je me demandais comment j’avais pu passer ainsi cette longue journée, sachant ce qui m’attendait au bout. En même temps un désir fou me prenait d’être là, d’en finir…
« Comme tu marches vite ! » remarqua Philippe.
Lui, instinctivement, ralentissait le pas… Pourtant nous arrivions, et sept heures sonnaient quand Perrine nous introduisit dans le salon.
« Les voilà », dit papa.
Il était assis près de la bergère, et debout, accoudé au dossier, François… Un petit nuage passa devant mes yeux ; je me penchai pour embrasser tante Lydie.
« Bonjour, mignonne… Oh ! les belles roses, mon bon Philippe ! »
Ses narines pâles, un peu pincées, se dilatèrent avec délices pour aspirer le parfum des fleurs. Elle avait beaucoup changé, depuis ma dernière visite.