« Donne-les-moi, maman ; tu sais bien que c’est moi la « demoiselle de la maison… »

François enleva le bouquet des mains de sa mère, tandis que celle-ci me tendait une grosse touffe de violettes de Parme qu’elle venait de prendre sur sa petite table. Je remarquai bien que c’était elle, cette fois, et non pas lui qui me les offrait… Mais j’avais de la peine à coordonner mes pensées. On échangeait des paroles banales et des gestes convenus ; Philippe s’approchait affectueusement de sa tante. Et François, là-bas, le dos tourné, avec des mouvements délicats, presque féminins, disposait les branches de roses dans un vase de vieux Sèvres. Il m’avait dit bonjour… probablement — je n’en savais plus rien. Presque aussitôt on annonça le dîner ; tante Lydie se leva, en s’appuyant sur papa. Et comme Philippe attendait que son cousin m’offrît le bras :

« Passez toujours sans moi, dit François : je suis en train de me battre avec une feuille que je ne peux pas lâcher… »

Dix secondes après, il nous rejoignait à table. Tout de suite, j’eus l’impression qu’il serait très gai. Il semblait redevenu bavard, et taquinait doucement sa mère, qui souriait d’un sourire silencieux et fatigué. Papa lui donnait la réplique en toute innocence ; quant à Philippe, dont j’étais seule à remarquer la gêne indéfinissable, il m’épiait involontairement, et je le voyais se rasséréner peu à peu en m’écoutant rire et causer comme de coutume. A vrai dire, je ne savais plus trop moi-même ce que j’éprouvais, tant les choses et les gens m’apparaissaient semblables à eux-mêmes — différents de ce que je rêvais depuis trois mois.

Quelqu’un parla : c’était papa.

« Avez-vous lu l’article de Sarcey ? Il écume, ce pauvre homme, en constatant le succès des Revenants… Et, ma foi, je me demande si c’est bien scénique, cette pièce si passionnante à lire.

— Mais, fit tante Lydie, François pourra vous le dire, puisqu’il l’a entendue… »

Je vis une rougeur rapide monter au visage de François : évidemment, il se rappelait la rencontre fâcheuse, le nom de notre associé — le nôtre, prononcés si mal à propos. Craignait-il donc qu’un de nous deux n’allât raconter à sa mère quelle société il lui avait préférée ce soir-là ? Philippe me regardait : je restai calme, le cœur alourdi par une sorte de mépris soudain. Et l’autre idée — l’« idée » chimère, l’« idée » fantôme — s’effaçait de ma pensée, lentement, lentement…

Autour de moi, on discutait Ibsen. Tante Lydie s’était animée ; Philippe avouait ne rien comprendre au symbolisme. J’entendis François qui riait, et ce rire me parut inconvenant, odieux. Combien je le sentais loin de moi en ce moment ! Avec une insouciance voulue, je me jetai dans la mêlée, et le dîner s’acheva bruyamment. Philippe semblait tout heureux, délivré de ses soupçons et de ses doutes. Comme nous traversions la large embrasure qui séparait la salle à manger du salon, il glissa doucement son bras autour de ma taille, et murmura tout près de mon oreille :

« Bonne année, n’est-ce pas, chérie ?… »