C’était plus qu’un souhait — presque une prière. Touchée malgré moi, poussée, peut-être, par je ne sais quel obscur sentiment de défi, j’achevai le mouvement qu’il ébauchait — j’effleurai de mes lèvres la bonne joue qui se tendait vers moi. François nous suivait, et je savais qu’il nous avait vus. Sans doute, il s’en souciait fort peu. Pourtant, presque aussitôt, j’eus honte de ce baiser, si innocent qu’il fût, et je courus m’asseoir près de tante Lydie.

« L’échiquier est prêt ! s’écriait papa. Allons, Philippe, alignons-nous, mon ami : vous m’avez battu, la dernière fois, et vous me devez une revanche… »

Tous deux s’installèrent à leur jeu. François, dont l’entrain était tombé subitement, marchait de long en large, silencieux et morose. « Il s’ennuie, pensai-je, il attend notre départ… Et quand la pauvre tante sera couchée, avec Perrine à portée de la voix, il ira terminer sa soirée ailleurs… » Je ne croyais pas si bien deviner. Nous étions sortis de table depuis un quart d’heure à peine, quand il s’approcha, l’air gêné, du coin où nous causions, tout doucement, sa mère et moi.

« Vous m’excuserez… commença-t-il. Je ne te l’avais pas dit, maman ?… Ce pauvre Vernon m’a supplié de revenir le voir ce soir… Il est bien malade, et si seul, le malheureux garçon !… Je n’ai pas osé refuser… »

Tante Lydie leva sur lui des yeux pénétrants… Comment ne devinait-elle pas le mensonge dans cette contenance gauche, dans cette voix troublée ? Mais non : la confiance l’aveuglait, elle si clairvoyante d’ordinaire.

« Vas-y, mon petit, puisque tu l’as promis… Philippe et Geneviève ne t’en voudront pas, j’espère… »

Comment donc ! Le prétexte était admirable : François aurait pu rendre des points au Bon Samaritain… Mon cœur battait à grands coups, l’indignation me serrait la gorge. Pourtant je sus me dominer, et, lui tendant la main, sans écouter les mots qu’il murmurait :

« Bonsoir, dis-je d’une voix claire ; ce serait trop égoïste à nous de vous retenir, quand on vous attend avec tant d’impatience. Partez vite, et… bien des choses à votre ami malade… »

J’avais mis dans cette dernière phrase toute l’ironie dont j’étais capable — une pauvre petite ironie, bien tremblante et bien maladroite. Alors François me regarda…

Oh ! quel regard, tout à coup — suppliant, douloureux, presque désespéré… Un moment, je fus bouleversée jusqu’à l’âme. Puis une vague de colère chassa mon émotion. Je songeai : « Comme il a honte !… » Déjà il avait pris congé, et quitté le salon, sans que papa, tout absorbé par le jeu, songeât même à s’en étonner. Philippe, au contraire, le suivit d’un œil furtif, moitié surpris, moitié content. Et tante Lydie, toujours vaillante, s’efforça de sourire et de causer, malgré la fatigue visible qui pesait sur elle et la préoccupation qui, parfois, la laissait rêveuse, arrêtant la parole sur ses lèvres. Était-ce l’ancienne crainte qui la hantait — cette crainte qui, je le comprenais maintenant, s’était dressée peu à peu entre elle et moi comme une barrière ? Ou bien la brusque sortie de son fils venait-elle d’éveiller en elle une autre sorte de méfiance, la peur d’une ennemie moins candide que moi ? Je ne savais plus — j’essayais de ne plus penser, de prononcer des paroles indifférentes, tandis que mon cœur, encore une fois, s’emplissait d’angoisse.