Ce fut une paisible veillée de jour de l’an. Le dernier pion de Philippe enlevé, son roi décidément mis en échec, papa se leva, vainqueur et magnanime. Il était neuf heures et demie, tante Lydie tombait de sommeil, les bûches se mouraient au fond de la cheminée — nous n’avions plus qu’à partir.

Dans la voiture qui nous ramenait, Philippe se mit à siffloter entre ses dents. La fugue de son cousin, la tranquillité que j’affectais depuis le début de la soirée, avaient visiblement dissipé toutes ses inquiétudes, et ce fut en riant à demi qu’il se tourna vers moi.

« Dis donc, François avait l’air bien pressé de s’en aller, ce soir… Ma foi, je crois que Mauroy n’avait pas tort, et qu’il y a anguille sous roche… Tous les mêmes, ces vieux garçons ! Les hommes mariés valent bien mieux, vois-tu… »

Il se rapprochait, confiant et câlin.

« Ah ! laisse-moi, » fis-je en me reculant d’un geste instinctif, irraisonné. Je le sentis tressaillir, s’écarter à son tour.

« Tiens, murmura-t-il, tu ne m’embrasses plus, maintenant que nous sommes seuls… »

Et, de tout le reste du trajet, il ne desserra pas les dents.

XIV

Oui, l’année commençait mal… Le 2 janvier, Philippe sortit très tôt, et, retenu par un rendez-vous réel ou supposé, ne rentra pas déjeuner. Je passai une journée vague et fiévreuse ; j’inventai des rangements, des courses, des visites, poursuivie, harcelée par deux pensées, toujours les mêmes : le remords de faire souffrir mon mari, et la terreur de m’avouer que ma souffrance, à moi, ne venait pas uniquement de ce remords… Nous dînions en ville, ce qui nous évita une soirée de tête-à-tête. En étions-nous donc déjà là ? La paix de mon ménage était-elle compromise ? Et pourquoi ? Pour qui ?…