« Monsieur Chardin !… »

Je crus avoir mal entendu. Mais non : c’était bien François qui entrait dans ce salon dont il n’avait pas franchi le seuil depuis plus de six mois — François mouillé jusqu’aux genoux, crotté jusqu’aux chevilles, et dont le chapeau, qu’il tenait à la main, se hérissait de poils incohérents. Je me sentis pâlir. Et tout de suite, je me rappelai qu’il s’était chargé lui-même, par sa conduite étrange, de calmer mes craintes et mes scrupules. Ne devais-je pas l’accueillir comme jadis, avant que ces folles idées m’eussent traversé l’esprit ? Il s’avançait vers moi.

« Bonjour, François ; c’est vraiment bien aimable à vous, par ce temps… »

Non, ce n’était pas aimable, c’était absurde. Et l’expression tendue de son visage, sa poignée de main cérémonieuse, rendaient plus sensible encore l’extravagance de sa démarche. Nous nous tenions l’un devant l’autre comme deux étrangers. Une irritation sourde me saisit. Que venait-il faire, alors ? Pourquoi m’imposait-il sa présence, puisque notre intimité fraternelle était bien morte — puisque la vie l’entraînait chaque jour plus loin de moi ?… J’eus un geste poli :

« Approchez-vous donc du feu, pendant que je verse le thé… Vous devez avoir besoin de vous chauffer — et de vous sécher. »

Machinalement, il s’assit au coin de la cheminée ; il enleva ses gants humides pour prendre la tasse que je lui offrais. Ses doigts tremblaient un peu — de froid, sans doute ; tous ses traits semblaient figés dans une raideur voulue. Il regarda ses bottes boueuses, dont les traces maculaient mon tapis, ses vêtements trempés qui commençaient à fumer ; pour la première fois, il parut s’apercevoir que sa tenue laissait peut-être à désirer.

« Oh ! fit-il, pardon… je suis à peine présentable… Ma seule excuse, c’est que je pensais bien trouver votre salon vide… On me dit que Philippe est sorti, malgré la neige… J’espérais le voir aussi », ajouta-t-il après une pause.

Le nom de Philippe dans la bouche de François me fut insupportable. Je songeai : « S’il savait ce qui se passe entre nous… à cause de lui… » Un flot de honte, de pudeur empourpra mes joues. Mais François ne me voyait pas. Il avait posé près de lui sa tasse encore pleine, et il regardait le feu d’un air distrait.

« Comment va ma tante ? » demandai-je précipitamment.

Ses yeux s’assombrirent, tandis qu’il répondait :