« Pas bien ; la soirée de lundi l’a beaucoup fatiguée… Aujourd’hui, cependant, elle semblait un peu mieux… C’est dur, de vivre ainsi : j’en arrive à me reprocher tous les instants que je passe loin d’elle… »
Je savais qu’il aimait tendrement sa mère, et que sa tristesse n’était pas feinte. Seulement, je crus le revoir, l’avant-veille, s’évadant avec désinvolture de notre réunion familiale… Ce mauvais souvenir m’endurcit le cœur : un sourire sceptique effleura mes lèvres. Et juste à ce moment, comme pour répondre à ma pensée, François parla, d’une voix changée.
« Geneviève, on vous a dit du mal de moi… Mais vous n’auriez pas dû le croire… »
Ces mots qu’il prononçait, je n’avais pas voulu les lire, l’autre soir, dans le regard qu’il m’avait lancé en partant ; il les pensait depuis qu’il était entré — je devinai qu’il était venu pour me les dire… Toute mon assurance me quitta ; mes oreilles s’emplirent d’un bourdonnement confus.
« Je ne comprends pas… balbutiai-je.
— Si, vous comprenez… Vous avez vu cet homme, ce Mauroy… il vous a raconté… Et vous l’avez cru tout de suite ; je sais que vous l’avez cru… Maintenant il faut m’écouter… »
J’essayais de faire bonne contenance.
« François, vous ne devez pas… je ne veux pas que vous me parliez de ces choses…
— Mais moi, je le veux », dit-il lentement, les yeux toujours fixés sur la flamme dont le reflet dansant illuminait les verres de son lorgnon. Sa figure restait froide, presque rigide ; seule, sa parole brève trahissait un effort pour demeurer calme.
« J’ai connu Lartigues à Saïgon… A Paris, je l’ai retrouvé ; nous nous voyons — pas bien souvent ; c’est un garçon intelligent et cultivé, mais quelquefois mauvais plaisant… L’autre jour — j’étais à table, quand on m’a apporté ce billet de sa part. Je voulais refuser : c’est ma pauvre maman qui m’a supplié d’accepter… elle me sait fatigué, surmené… malheureux… Car je suis malheureux, Geneviève », murmura-t-il, comme malgré lui.