Je frissonnai. Qu’allait-il dire ? Ramassée dans mon fauteuil, les mains serrées l’une contre l’autre, je l’écoutais sans oser remuer.

« En arrivant au théâtre, j’ai trouvé Lartigues avec ces femmes… il m’a accueilli par de grands éclats de rire en s’écriant : « Partie carrée, mon cher, partie carrée… Vous voilà déshonoré ! Qu’est-ce que va penser le Collège de France ?… » Je ne pouvais pas me donner le ridicule de m’enfuir : je suis resté… Quand j’ai rencontré Mauroy, j’ai compris bien vite, à son air gouailleur, qu’il s’empresserait de tout conter chez vous… Et je suis resté, encore, parce que j’ai pensé que, peut-être, ce serait mieux ainsi… qu’il valait mieux qu’on crût… »

Brusquement il s’interrompit, puis reprit, avec une agitation croissante :

« Seulement, lundi, quand je suis parti, quand vous m’avez dit au revoir… quand j’ai deviné que vous me croyiez capable de vous quitter, ma mère, vous… vous tous… pour courir à quelque basse aventure… en vous disant un mensonge grossier… j’ai senti que le courage me manquait… Écoutez, Geneviève : j’ai trente-sept ans, je ne suis pas un saint… j’ai pu quelquefois, dans ma vie… chercher… me tromper… Mais j’ai toujours eu le dégoût de ce qui est vil… Et maintenant… oh ! maintenant… »

Comme sa voix tremblait !

« Je vous jure — vous entendez : je vous jure que j’ai un ami malade, mourant… qu’il s’appelle Vernon… et que j’allais chez lui le soir du 1er janvier. J’ai menti, pourtant, quand j’ai dit qu’il m’attendait, car ce n’est pas lui qui m’avait demandé de revenir… mais je suis sorti… je ne pouvais plus… Et puis, peu importe. Vous me croyez, n’est-ce pas ? Dites-moi que vous me croyez », implora-t-il avec angoisse.

Il fallait répondre, je relevai la tête : François était méconnaissable, blanc jusqu’aux lèvres — et encore ce regard… Une sorte de lumière m’envahit, m’inonda : « Ce n’était pas vrai ; on m’avait trompée… » Terrifiée de ce que j’éprouvais, je tentai misérablement de ruser avec moi-même.

« Mais je vous crois, François, m’écriai-je ; je vous crois… Mon Dieu ! ne prenez donc pas les choses au tragique… »

Je riais, d’un petit rire forcé, nerveux… Et tout à coup, ma vue se brouilla ; je sentis des larmes que je ne pouvais pas retenir déborder, rouler sur mes joues, emportant avec elles la contrainte horrible où je vivais depuis trois jours… D’un geste rapide, je me détournai. Mais il était trop tard : François venait de se lever, les yeux presque égarés.

« Oh ! fit-il d’une voix étouffée, qu’est-ce que… qu’est-ce que vous… pourquoi pleurez-vous ?… »