Raisons de croire ! Comme elles me semblent pauvres après tout ! Comme il n’y a rien à dire après tout ! Et surtout combien il eût été plus habile de ne rien dire ! Voici que j’ai donné à tous ceux qui ne m’aiment pas les moyens de se moquer de moi et de se rassurer sur mon compte avec de grands rires : « Ce sont donc là toutes ses raisons ! » — Mais je ne cherchais pas à les convaincre. On ne convainc jamais personne d’une religion. C’est à chacun de se convertir, c’est-à-dire de se tourner dans le sens qu’il faut. — J’ai voulu faire voir les petits mouvements par lesquels mon esprit rattrape peu à peu son équilibre et retrouve cette simplicité qui est au-dessus de toute parole et qui ne peut être que la marque de la vérité.

Il me reste à dire ce qui m’en sépare encore.

III
DE LA DIFFICULTÉ DE CROIRE

« On ne reçoit pas la croyance ; il faut aller la chercher. »

Jusqu’ici cependant j’ai parlé de la foi, comme si elle était l’acte immédiat de mon cœur et la pensée la plus intime de ma pensée. J’ai laissé croire que je n’y trouvais aucune de ces difficultés qui la rendent si pénible et si précieuse. Il a pu paraître que j’avais depuis longtemps dépassé « ces régions de l’âme qu’il faut traverser sans désir ».

Hélas ! il n’en est rien. — Les raisons qui me portent à croire, à mesure que je les examinais, me semblaient si fortes que j’allais tout de suite jusqu’au bout de leur mouvement ; entraîné par elles, mon esprit ne voyait partout qu’évidence et facilité ; il se sentait tout pénétré du dogme catholique et comme confondu avec lui. — J’oubliais, cependant, la secrète entrave qu’oppose mon cœur à l’achèvement de cette persuasion.

§

Non pas une objection, non pas un embarras de ma raison, non pas un doute ; mais l’impossibilité de souhaiter être différent.

Le catholicisme montre pour nos fautes une indulgence presque illimitée ; il accompagne les plus grands pécheurs dans leur indignité. Mais il y a une chose qu’il exige de nous et à laquelle il lui est impossible de renoncer : il veut que nous préférions nos bonnes actions à nos mauvaises, que nous désirions la victoire en nous de ce que nous avons de meilleur ; il lui faut ce désir, si faible, si humble, si étouffé, si intermittent soit-il ; tant pis s’il est inefficace. Il faut qu’il soit là.

Or je ne peux pas l’éprouver ; je ne peux pas souhaiter être différent. Pour chaque sentiment qui paraît en mon âme, trop d’étonnement, trop d’attention, trop de délice s’empare de moi. Je ne pense pas à sa qualité, à ce qu’il vaut. Il ne saurait être inopportun. Le voici : il entre en moi ; cela suffit. Et pourquoi chercherais-je à l’incliner, à l’appuyer vers la droite ou vers la gauche ? Je n’ai souci que de le connaître. Avec une impatience ravie, je l’attends, je l’interroge, je l’écoute. Cette mauvaise humeur qui me prend, j’en sais le motif ridicule : une petite réflexion la dissiperait à l’instant. Mais justement c’est cette petite réflexion qui est l’obstacle insurmontable ; je la vois comme à travers le brouillard ; mais je ne puis la faire ; j’en suis séparé bien plus profondément que par un abîme. Je suis avec ma mauvaise humeur ; je n’ai plus idée qu’à la voir durer ; je veux savoir ce qu’elle va faire ; j’y assiste comme à un événement de la rue. Je joue tous les actes qu’elle m’inspire, et non sans sincérité ; mais c’est surtout pour ne pas l’arrêter, pour la laisser se développer tout entière, pour lui permettre de dire sur son compte et sur le mien tout ce qu’elle a à dire. Peut-être déjà je me repens, et avant même de les avoir prononcés, des méchants mots qu’elle me dicte ; j’ai pitié, je voudrais demander pardon ; mais je n’arrive pas à désirer que cela finisse.