Il y a deux sortes de doctrines : les unes naissent parce qu’elles ont un auteur, les autres, parce que les choses sont d’une certaine façon et qu’il faut bien que ce soit dit. Les premières sont les doctrines philosophiques : l’auteur ne cesse pas d’y être présent ; on dirait qu’elles ne se soutiennent que par lui ; on le voit au milieu de son système comme l’araignée au centre de sa toile ; on voit chacune de ses affirmations sortir de son esprit ; on distingue la faculté qui l’a produite et à laquelle elle reste attachée comme à sa tige. La force d’une philosophie, c’est le génie de celui qui l’a conçue ; son évidence, c’est l’avancement et la décision de sa pensée. On dit qu’elle a de l’autorité. Si nous consentons à ce qu’elle nous convainque, c’est par égard pour la puissance et la ressource intellectuelles dont elle témoigne ; si nous y croyons, c’est au fond par admiration. Elle se présente à nous à la façon des inventions mécaniques ; le nom de l’inventeur est écrit dessus et lui-même se tient à côté de l’appareil, prêt à en recommencer pour qui voudra la démonstration. Comme une invention mécanique, elle est une conquête sur l’inconnu. Et nous devons l’adopter parce qu’elle marque un triomphe de l’homme et par solidarité avec notre espèce.

Mais le dogme du péché originel ! Cela me saisit tout à coup comme les larmes ; cela est vrai, je n’y puis rien faire ; je suis pareil à ce que j’écoute ; j’avais besoin de cela, je suis cela. Je me reconnais soudain. Une profonde violation de mon secret le plus intérieur. Je suis trahi. Il ne s’agit plus d’une opinion que je puisse accepter ou rejeter, défendre ou combattre. On ne me demande plus la conviction délibérée de mon intelligence, mais l’adhésion obscure, compacte, de mon cœur et de mes entrailles. Je marche, je pense, je souffre : et le péché originel est sur moi, et je le porte en moi. Mon corps, mon âme, l’enroulement de mes sentiments, les circonvolutions de mon cerveau, la machine entière de l’être que je suis : voilà quelles sont ses preuves. La profondeur d’un tel dogme, comme de tout dogme catholique, c’est la profondeur où il descend en moi, c’est sa confusion avec la masse de moi-même. Vous pouvez le nier avec des mots, avec des rires : mais le soir, au moment de se coucher, l’homme fatigué regarde sa journée et il voit un manque en toutes ses actions, un vide entre ce qu’il a fait et ce qu’il avait résolu de faire. Il n’a pas épargné sa peine ; jusqu’à la nuit il a donné le même effort, et chaque minute lui semblait emplie à en déborder de sa besogne. Pourtant il a maintenant la sensation d’une sorte d’échec — et qu’il ne pouvait rien faire pour éviter. Nous avons beau nous appliquer : il y a un léger et fidèle malheur sur toutes nos entreprises, nous ne rattrapons pas tout à fait ce sur quoi nos yeux sont fixés, il vient toujours un mystérieux moment où l’idée que nous suivons se dégage, s’échappe ; et quand nous avons fini notre ouvrage, elle nous raille d’un peu plus loin et nous n’avons entre les mains que son image blessée. — Nous sommes ici-bas comme des gens qui tâchent de retrouver un nom très ancien et perdu. Tous nos mouvements sont pareils à ces vagues pénibles de la mémoire qui viennent frapper l’oubli comme un mur. Et même lorsqu’il cède un peu, lorsque nous entrevoyons un peu ce qu’il cachait, lorsque enfin les consonnes du mot, sous tant d’insistance, commencent à réapparaître, même alors il reste quelque chose qui ne se laisse pas ressaisir : ce n’est jamais tout à fait ça. L’arbre qui pousse, c’est qu’il se rappelle ; il remonte du plus profond de lui-même vers sa forme antique, il va l’atteindre. Mais non ! ce n’est point là ces éclatantes fleurs qu’il rêvait ; elles tombent ; et, de nouveau il reprend avec une morne obstination son même rêve, sa même obscure recherche. Et moi, moi, toute proche, toute intérieure, à peine distante de ce que je suis et pourtant jusqu’à ma mort inaccessible, je vois, je touche mon âme, l’âme d’où je suis déchu et que je ne sais que confusément imiter. Tous nos sentiments ne sont que l’image d’eux-mêmes, ils viennent comme des flammes lécher, sans pouvoir s’y tenir, leur propre vérité ; il y a toujours entre nous-mêmes et notre âme une fine, une décourageante différence. Oui, le péché originel est sur nous. Et il est au monde. Et rien n’en peut guérir que de passer à la vie éternelle.

§

La morale catholique me touche et me persuade de la même façon que le dogme proprement dit. Elle s’oppose à la sagesse comme le dogme aux philosophies. Le sage aussi est un auteur ; son œuvre, c’est sa vie : et il se montre en elle, lui aussi ; il s’expose au beau milieu de tout ce qu’il fait. Derrière chacun de ses actes on voit la réflexion qui l’a commandée ; elle est encore là ; on peut l’examiner, la tâter pour se rendre compte. Et le sage ne dédaigne pas d’expliquer aux spectateurs comment il faut s’y prendre pour agir comme il a fait. S’il en est qui se laissent convaincre à ses paroles et deviennent ses disciples, c’est par enthousiasme pour sa haute volonté, pour son grand caractère : ils acceptent la sagesse parce qu’elle est un des signes du génie de l’homme, une forme de sa domination sur la nature, la victoire sur la chair.

Mais, hélas ! comme toutes les inventions humaines, elle est terriblement sujette aux accidents. Elle est un exercice, un « travail » d’équilibriste qu’il faut réussir. On ne peut le manquer sans ridicule. Il n’a de sens que si on le mène à bout sans un accroc. Or il est si difficile, si contraire à la nature, qu’il est presque impossible de ne pas le manquer. — La sagesse, c’est d’abord la constance ; être sage, c’est se ressembler toute sa vie ; les philosophes prescrivent comme premier devoir l’uniformité dans la conduite. Mais il n’y a qu’un moyen de ne se démentir jamais : rester immobile, ne rien faire, se priver de tout. Vivre, c’est ne plus être pareil à soi, c’est ne plus se reconnaître. Par suite, pour rester pareil à soi, il faut refuser de vivre. La sagesse sera donc le refus de vivre. Voici la découverte du sage, sa trouvaille incomparable : on peut aller de la naissance à la mort en évitant tout ce qui s’offre sur le chemin ; il faut marcher tout droit, bien raide, les yeux fermés. Soigneusement proscrire de son cœur toute passion, se diminuer de tout ce qu’on pourrait être ; si se présente l’occasion d’une haine, mettre à la place non pas de l’amour, mais de l’impassibilité : sentiment qui sert à tout, substitut de toute vivacité, de toute activité de l’âme. Mais à la fin, car vous êtes homme, il faut faiblir, il faut pécher, il faut n’être plus celui que vous deviez être ; et, du coup, votre sagesse tombe par terre ; elle s’effondre ; puisqu’elle consiste à ne pas broncher, la première infraction que vous y faites la brise toute. On entend un éclat de rire : vous voilà tout seul avec votre faute. Rien de plus comique que le sage qui vient de pécher ; il n’avait aucune idée de ça ; sur ses tablettes il n’y avait que « l’honnête » et « le juste ». Il regarde autour de lui avec un étonnement grotesque ; il est dans le mal comme quelqu’un qui se trouve brusquement assis dans le ruisseau.

La morale catholique, sa profondeur, c’est qu’elle a su ménager en elle une place au mal. — On n’y peut rien : nous sommes faits pour pécher, au même titre que pour être justes. De même qu’il a deux yeux et qu’il marche debout, l’homme est capable du mal comme du bien ; cela est primitif ; cela est constitutionnel en lui. Une morale n’est profonde que si elle en prend son parti. Il faut qu’elle avoue complètement celui à qui elle a affaire. Il faut qu’elle s’arrange pour réussir quand même. Elle ne le gouvernera vraiment que si elle prévoit jusqu’à son insubordination. La morale catholique nous saisit tout vifs avec notre défaut ; comme on se charge d’un méchant enfant, en disant aux parents : « Nous verrons bien ! », de même elle fait de nous son affaire. Voici comment elle s’en tire : d’abord elle nous oblige au bien ; elle nous harcèle à chaque minute du jour, elle allume en nous le zèle de la charité, elle exige de nous une véhémente, une brûlante perfection. Mais tout à coup je m’échappe, je retombe au mal. Alors elle m’attend. Elle reste là. Il y a quelqu’un qui veille, épiant mon pas sur la route. La confession est au cœur du catholicisme ; elle en est le principe le plus ingrat, le plus scandaleux, le plus profond. Elle est en quelque sorte la permission du péché. Oui, le péché est permis, c’est-à-dire que tout ne se termine pas avec lui et qu’on en peut revenir. Quelqu’un a pitié de moi, quelqu’un prie pour moi, pendant toute ma faute, quelqu’un accepte tout ce que je fais, et même mon oubli, et même mon sacrilège. Tout ce mal, il faut bien qu’il s’écoule, il faut bien que je le dégorge. Cela même est dans l’ordre, que je fais pour m’en évader. Je suis devancé ; je suis joué d’une façon infiniment subtile : les crimes par quoi je prétends marquer mon indépendance, on y consent à mesure que je les commets. On attend que j’aie fini. Et maintenant je n’ai plus qu’à me repentir. Il n’y pas d’heure où je ne puisse être reçu. Le prêtre que Dieu a placé pour endurer la longueur de mon absence, au moment où je reviens enfin, consterné et révolté, il ne va pas triompher sottement ; il était là tout le temps ; il a tout vu ; il sait bien ce que je vais dire ; avec un reproche plein d’amour, il accueille son enfant qui lui rapporte ce lourd fardeau de péchés tout emmêlés les uns dans les autres, cette affreuse récolte qu’il n’y a plus qu’à jeter avec horreur. Son pardon était tout préparé ; il m’absout, c’est-à-dire qu’il dépasse tout ça avec moi et m’accompagne à nouveau dans ma vie chancelante. Il me rend à la fois tous les biens que j’ai si légèrement quittés, la promesse de la vie éternelle, l’usage des sacrements, la possession de la vérité et l’amour de Dieu pour sa créature.

La morale catholique, ce n’est pas une doctrine ; je n’ai pas besoin de me hisser à sa hauteur ni de proclamer que je m’y range. Mais elle vient me trouver dans mon humanité, elle vient m’assister au plus bas de moi-même ; elle n’a pas peur de moi ; elle m’écoute ; elle m’essuie la face ; je reconnais sa profondeur comme j’ai reconnu celle du péché originel ; non pas vaincu par trop de raisons, mais avec mon cœur coupable, avec mon corps souillé ; comme le dogme était pareil à ce que je suis, elle est pareille à tout ce que je fais ; elle se compromet pour me suivre ; mais aussi je la confesse par tous les instants de ma vie, et par les plus vils, et par les plus honteux. Ah ! comment ne saurais-je pas qu’elle est vraie quand, au moment où je viens de mentir lâchement, je la sens qui est encore avec moi d’une certaine façon, — humiliée comme moi, triste comme moi, — mais présente toujours, et fidèle, et d’accord enfin avec mon péché.


Il faut parler sans crainte de la licence du catholicisme. Car elle est une des preuves de sa vérité. Il y a en lui une sorte de pouvoir de scandale. Jésus, déjà, et tout de suite, fut un objet de scandale. Sa doctrine est demeurée telle. Elle défend le mal, mais ensuite elle l’accepte. Elle hait le péché, mais elle le prend en elle. Elle est pleine de désordres et de complaisances injustifiables. Aucune logique : ici, elle condamne violemment et sans appel une mince faute, et, là, elle tolère avec patience les pires débordements. Il faut être la vérité pour s’accorder de telles permissions. — Les doctrines qu’on invente restent toujours sur leur quant-à-soi ; elles s’observent, elles gardent de la retenue, de la sévérité. Comme elles savent qu’il leur faut donner le moins de prise possible à la critique, elles craignent l’aventure. Ce sont d’honnêtes personnes, justes et maladroites, un peu rechignées ; elles prennent les familiarités de la vie pour des taquineries ; elles ne sauraient y consentir ; il leur vient mille petits scrupules ; elles s’aperçoivent de ceci, puis de cela ; non, vraiment, il n’y a pas moyen de s’embarquer. — Mais la vérité, rien de tout cela n’est pour l’embarrasser. Elle va, elle se dépense. Comme une sœur de charité n’hésite pas à regarder le blessé livide dans sa nudité, de même « elle ne pense pas à ce que ça a de mal ». Elle sait bien qu’elle a raison, puisqu’elle est la vérité. Le catholicisme a cette même profonde indépendance. Il s’aventure comme quelqu’un qui s’y retrouvera toujours ; à la façon même dont il s’égare, au peu de souci qu’il montre de l’opinion publique, on reconnaît qu’il porte en lui le foyer de toute justification, qu’il est lui-même la justice. Peu lui importe l’abîme où il tombe ! Il y entraîne avec lui sa lumière comme un astre.