Telle est la première invitation qui m’est adressée : le silence.
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Cependant elle ne fait que réveiller mon attention. Je ne peux pas me convertir simplement par pique et par point d’honneur. Il me faut des raisons plus précises, tirées de la considération même du dogme.
Elles commencent à apparaître, à mesure que je m’approche de lui. O profondeur inimitable ! Je ne veux pas encore la comprendre, la deviner seulement. Cette doctrine est si forte qu’on rencontre ses rayons bien avant de la trouver elle-même. Entre les belles œuvres de l’esprit, celles qui sont nées d’un génie chrétien se distinguent dès l’abord, et toutes seules.
Il y a une sorte de naïveté en tout écrivain non-chrétien. Il a toujours l’air de quelqu’un à qui l’on cache quelque chose et qui ne s’en doute pas. Il y a un certain dernier mouvement de l’esprit qu’il n’a jamais l’idée de faire. Il y a un fond qu’il ne touche pas. Il va, il vient ; j’admire son ingéniosité, sa dureté, sa pointe ; peut-être j’envie sa liberté, et qu’il puisse sans scrupules entrer d’un élan si allègre et si cruel dans la vérité. Mais je sais qu’en face d’une certaine question très droite, que je pourrais tout à coup lui poser, il serait sans réponse et ne trouverait de recours que dans la raillerie.
Même lorsqu’il ne s’agit plus de pénétrer le secret des choses, mais seulement d’inventer des personnages et des événements, même dans le roman, le christianisme donne à ceux qu’il inspire un pouvoir spécial et comme une avance en profondeur. — Stendhal, de quelle vie aiguë et charmante il s’entend à douer ses héros ! Comme ils marchent avec vivacité ! On devine tous leurs sentiments bien groupés en eux, bien présents ; ils les goûtent comme de fines vapeurs délectables, sitôt évanouies que respirées ; ils sont merveilleusement légers, actifs et distincts. Ce sont des individus. — Mais non pas des créatures. Il n’y a rien en eux de plus que leurs passions ; ils sont tout entiers, et seulement, ce qu’ils éprouvent. Les forces chimiques, infiniment sublimées, à la rigueur ont pu composer leur âme. (Stendhal croyait à Cabanis.) Il manque à leur réalité ceci qu’on ne pense pas à désirer qu’ils soient pardonnés ; on ne peut pas prier pour eux. Et de même que nous restons séparés d’eux, de même ils restent les uns des autres séparés ; jusque dans l’amour, ils sont en défense ; les amants de Stendhal ont leurs fortunes différentes ; ils se rencontrent, ils ne se joignent pas ; ils gardent leurs armes et méditent de s’en servir encore. Il n’y a pas au fond de leur cœur ce je ne sais quoi de rompu par où l’être se répand et communique avec son semblable ; l’humanité en eux ne va pas jusqu’à être blessée. — Au contraire, les personnages de Dostoïevsky ont d’emblée cette profondeur dernière. Ils ont tout de l’homme, mais aussi ce que l’homme a de Dieu. Ils commencent par vivre, ils sont eux-mêmes d’abord, et avec quel emportement, avec quelle partialité ! Ils cèdent, sans avoir même l’idée de réagir, au torrent de leur individualité ; ils brisent toute résistance ; ils font tout le mal qu’ils ont à faire. Mais enfin ils gagnent le fond, ils retrouvent en eux Celui qui de même est en tous. Voici l’un d’entre eux devant nous, avec ses mauvaises pensées, ses mensonges, ses calculs. Il est prêt à nous tromper, peut-être à nous tuer. Pourtant il y a quelque chose en lui de plus que ses sentiments : c’est cette faible image de Dieu qui ne se décide pas à disparaître ; comme la lampe du sanctuaire, aucune rafale ne l’éteint tout à fait ; elle baisse, elle vacille, comme honteuse ; mais elle palpite encore. Elle est en cet homme comme une excuse latente à tout ce qu’il va faire et comme l’amorce du pardon. Il peut être sauvé. La vie éternelle le guette, comme elle nous guette tous. Et au moment, tout à l’heure, où il va se précipiter, il y aura autre chose ici qu’un aventurier cédant à une soudaine passion : une âme, comme la nôtre, qui engagera son salut, et peut-être sans le perdre encore. — Ce n’est pas tout : non seulement cet être vit d’une vie si complète qu’il nous oblige à trembler pour lui, mais encore lui-même, si vil soit-il, il connaît des sentiments que les plus purs héros de Stendhal ne savent pas éprouver : comme nous nous joignons à lui, de même il se joint aux autres par l’amour. La marque que Dieu a laissée en lui est comme une blessure qui ne se fermera jamais ; il y a des moments où il ne peut plus contenir son âme ; elle cherche à fuir comme le sang. Cet homme rencontre un homme ; ils s’arrêtent l’un en face de l’autre sur le palier d’un escalier ou sur le seuil d’une auberge ; ils se regardent. « Peut-être ne se ressemblent-ils pas… Alors c’est quelque chose de plus fort : le signe obscur de la parenté, le lien secret d’origine, la trace du mélange et de la confusion primordiale[2]. » Voici qu’ils se reconnaissent ; ils sont frères en Jésus-Christ ; la charité remonte en eux tout à coup, qui est « l’amour du prochain comme de soi-même pour l’amour de Dieu », la charité comme une vague horrible par quoi l’on est jeté hors de soi, comme une abjuration et un arrachement de tout l’être. Enfin ils se prennent les mains, et il n’y a plus rien entre eux, et ils disent en même temps les mêmes choses avec les mêmes mots. Car Dieu s’est ravivé en eux ; il est avec tous deux à la fois et sa paix infinie va et vient entre leurs âmes, les unissant comme elle les unira toutes, après que nous aurons été jugés.
[2] Jacques Copeau : Sur le Dostoïevsky de Suarès. Voir la Nouvelle Revue française du 1er février 1912, p. 231.
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Il est temps, cependant, qu’abordant en face le catholicisme je tâche d’expliquer comment il me persuade de sa vérité.
Ce n’est point par quelque avantage bien évident et que je puisse facilement assigner, ce n’est point parce qu’il est plus cohérent que toute autre doctrine. Mais voici, choisi presque au hasard comme exemple, un des articles du dogme catholique, et voici la morale catholique. Et je leur suis pareil ; ils ont le même sens, ils sont de même fil que tout mon être. Comment aurais-je envie de prouver leur vérité, alors qu’ils se confondent avec ce que je suis ?