Si Dieu n’est pas si clair qu’il soit une personne et qu’il ait son histoire écrite dans les Évangiles, il n’est donc pas. Et pourquoi nous embarrasser de lui, si ce n’est pas pour y croire de tout près, cœur à cœur, et dans la présence même de son visage ? Contre tous les mystiques, hors les chrétiens, ce sont les athées qui ont raison. Il y a bien des plaisirs à goûter ici-bas : est-ce en faveur d’une mauvaise petite croyance, logée comme une brume dans un coin de notre cœur, que nous allons les laisser échapper ? Non, il est juste, si on le peut, de ne pas croire en Dieu ; cela est plus sain, plus naturel.
Mais puisqu’il faut que je croie en lui, eh ! bien, que ce soit selon qu’il est écrit. De même que Jésus est mis en croix, nu et visible de partout, de même je veux que ma foi soit fixe et définie, et celle-là même que tout le monde connaît ; et l’on sait bien que l’on n’y peut changer un iota sans la détruire. C’est en entrant dans les urgentes limites du dogme catholique que mon imagination trouve soudain son aise et sa véritable activité, comme un arbre qu’on plante dans un terrain préparé sent monter en lui sa force, et circuler sa sève, et ses branches se disposer à la fleur. Pascal l’a bien vu, qu’il fallait aller jusqu’au bout : dans un grand effort, son âme d’un seul coup s’est délivrée de toutes ses libertés ; elle a cessé d’être entourée de possibles ; et cette nuit-là, dans cette terrible extrémité, dans cette angoisse et dans ce resserrement, elle a touché sa joie :
« Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob. »
« Cette est la vie éternelle, qu’ils te connaissent seul vrai Dieu et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ[1]. »
[1] Écrit trouvé dans l’habit de Pascal après sa mort. Petite édition Brunschvicg, p. 142. La première citation est de l’Exode, III, 6 ; la seconde, de Saint-Jean, XVII, 3 (et non 6).
§
Si droite que me paraisse la voie qui, de la croyance au surnaturel, conduit à la foi catholique, je veux la reprendre et la parcourir à nouveau pas à pas ; je veux dire chacune des raisons qui m’y font avancer.
D’abord, comme, lorsqu’on est seul et très loin, tout à coup on se prend à penser à tous ceux qui ne pensent pas à vous — et l’irritante envie vous vient de reparaître brusquement devant eux et de les forcer à être encore vos amis, — de même l’homme qui s’est dégagé de la religion s’aperçoit un jour combien elle se passe facilement de lui et à quel point ça ne change rien du tout qu’il ait cessé d’y croire. Appel infiniment subtil, tentation par l’indifférence et l’oubli où l’on est de moi. Certes, je suis libre, je vais où je veux : cependant il est des gens qui continuent à prier. — Je pense à ma guise ; toutes les théories sont à ma disposition ; je n’ai qu’à choisir ; je suis comme au milieu d’un marché ; et chacun étale ses arguments, les retourne, me les donne à soupeser : cependant les vérités religieuses ne sont pas ici, elles ne font rien pour séduire mon adhésion, elles ne bougent pas. — J’affecte de les contredire violemment, j’épouse les doctrines qui les insultent le mieux : elles ignorent l’offense que je leur fais. — Ou bien je leur rends cet hypocrite hommage, ce salut plein de distance et de dignité que les incrédules, pour bien marquer leur liberté d’esprit, ont coutume de leur décerner : elles restent aussi sourdes à mon approbation qu’à mon mépris. Décidément je ne compte pas pour elles. Et voici qu’une inquiétude me vient : en tout ce qu’il m’arrive de penser, ce reproche secret, qui m’exaspère : « Tu es libre, tu es seul. Si cela te paraît être la vérité, pourquoi ne le croirais-tu pas ? »
A l’étendue de la permission qui m’est donnée, je commence à douter qu’elle en vaille la peine. Il faut enfin que je revienne vers les vérités chrétiennes, que je quitte un instant mon erreur pour les examiner de près et chercher d’où leur vient cette formidable assurance.