Dieu est pareil à un honnête homme qui, parce qu’il fait son devoir, peut écouter ses goûts, ses humeurs, ses indulgences et ses sévérités secrètes. Pour ridiculiser cette conception, les philosophes ont inventé tout un long mot : anthropomorphisme. Je serai donc anthropomorphiste. Pourquoi m’en empêcherais-je ? Parce qu’il est trop naturel de l’être ? Justement j’ai résolu de me confier aux tendances naturelles de ma pensée, de céder à mes premières idées, aux plus fraîches, aux plus hardies. Dieu est pareil à l’homme, me disent-elles ; il est seulement beaucoup plus grand. Il n’y a qu’une forme de l’existence ; du plus bas au plus haut, les êtres développent le même type ; ils le prennent d’abord informe et nu, comme les flûtes exposent sans accompagnement le thème d’une symphonie ; puis ils le commentent avec une abondance, une ingéniosité, une générosité croissantes ; enfin ils le transmettent à l’homme. Et de même que le monde visible tout entier prépare l’homme, de même le monde invisible le complète et l’achève ; il reprend son chant, il l’imite avec de nouvelles et splendides ressources ; et cette harmonie, dont on dit que résonnent les cieux, si nous savons entendre, nous y retrouvons notre voix, comme un berger écoute avec émerveillement grandir, foisonner et fleurir, sous les doigts d’un musicien, les cinq notes de sa complainte.
Dieu est pareil à nous ; il a notre âme, toutes nos pensées, tous nos calculs ; il a tous nos sentiments ; il connaît ces étranges dispositions intérieures dont on est saisi tout à coup sans qu’on sache pourquoi et que l’on ne peut rien faire pour changer ; il connaît les mystérieuses contraintes du cœur et l’impossibilité de s’en défaire autrement qu’en y cédant. Mais justement voilà où est sa perfection : il échappe à ses sentiments, il va jusqu’au bout, il retrouve la liberté dont ils le privaient, en les dépassant. Il est parfait, c’est-à-dire qu’en lui tout s’achève, tout s’accomplit entièrement. Il est parfait, non pas parce qu’il ne se met jamais en colère, mais, parce qu’après le transport de la colère, il sent tout à coup jusque dans ses entrailles l’étreinte de la miséricorde. Parmi les hommes nous appelons celui-là une grande âme, non pas qui ne sent rien, mais qui ne s’épargne rien, qui descend dans toutes les faiblesses, va reconnaître par lui-même tous les entraînements, se perd avec ceux qui se perdent et ne craint pas la détresse, la souillure, la honte ni la sueur de sang. Cette âme est grande qui est la plus chargée et qui remonte avec elle le plus lourd fardeau de passions. De même le Dieu tout-puissant ne s’est pas contenté de créer nos sentiments ; chaque jour il vient les éprouver en personne, il les retraverse complètement, il sait une fois de plus chaque jour ce qu’il en coûte d’être homme et il ne cesse de nous ressembler que lorsqu’au soir, ayant épuisé tout notre cœur, il rentre dans son insondable amour.
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Je sais qu’il y a de la présomption à parler de Dieu avec tant de familiarité et de certitude, à se donner pour le confident de ses perfections. Pourtant que puis-je faire ? Je me suis exprimé sans application, disant ce qu’il me semblait voir ; j’ai transcrit les imaginations qui me travaillent. Je ne peux pas empêcher que le surnaturel ne m’apparaisse aussi proche, aussi facile que les objets de mon entourage. Je sens qu’il est là, comme, lorsque je reviens dans l’ombre vers ma chambre de travail un instant quittée, je sais qu’il y a une lampe sur la table, qui m’attend, et déjà, par dessous la porte, un rais de sa faible lumière me confirme sa présence fidèle.
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De la profondeur catholique.
Parce que je ne peux pas faire autrement, je crois à la réalité surnaturelle. Mais il est impossible que je m’en tienne là ; il faut que ma foi se précise, il faut que de mystique elle devienne religieuse ; il faut qu’elle s’attache à un dogme et l’observe uniquement.
Non, je n’ai pas le droit de m’arrêter à moitié chemin. Je n’ai rien fait de méritoire jusqu’ici, rien qui me donne le moindre privilège. Comme les autres ! Aussi stricte, aussi précise, aussi dure que la leur soit ma croyance ! — Il est des gens qui, au dernier moment, se réservent de petites libertés ; ils ont tout admis avec nous, ils ont pensé, ils ont senti comme nous ; mais tout à coup il y a un point qu’ils n’acceptent plus, un point imperceptible, mais où toute leur décision vient mourir : voici qui est trop fort pour eux ; ils s’aperçoivent que vraiment leur esprit ne peut pas s’engager si loin. Et là-dessus, pour sauvegarder son indépendance, ils construisent quelqu’une de ces doctrines intermédiaires, de ces faux mysticismes où la raison et l’imagination comiquement collaborent. O pâles inventions ! On croit aux étoiles et à la métempsychose ; on est d’abord une petite bête et l’on va finir dans un ange : doctrine pour les dames qui ont des souvenirs. Ou bien on croit à la divinité de l’Homme, ou à celle de la Justice, ou aux mystères de la Destinée, ou à l’Inconscient. Pour les uns, Dieu est quelque chose comme le Silence et, pour les autres, il y a des dieux un peu partout.
Je déteste ces fantaisies. Elles ont une sorte de molle possibilité qui dégoûte. Ah ! certes, rien ne s’oppose à ce qu’elles soient vraies ; rien ne s’oppose à celle-ci ; mais rien non plus à celle-là. Pour celui qui refuse de reconnaître l’empire d’un dogme, tout devient facile et maniable ; toute chose cède immédiatement à ce qu’il lui plaît d’en penser ; toute chose met une étrange promptitude dans l’obéissance aux idées qu’il s’en forme : elle est tellement docile que c’est comme si elle n’existait pas ! Les univers et les paradis (jamais d’enfer) éclosent à son gré, dans son cerveau, comme de vagues bouffées de brouillard. Il en concevrait mille avant d’être fatigué. Aucune résistance : sa pensée de toutes parts moutonne avec une débile fécondité. — Laissons-le se féliciter de sa libre abondance et d’avoir soustrait à l’étroite prise d’un dogme ses facultés merveilleuses. Il se figure qu’il est tout-puissant parce qu’il peut à tort et à travers. Il ne sait pas qu’en fait d’imagination la liberté, c’est la faiblesse. Le vrai est qu’il n’a pas assez de force pour sentir les nécessités de la pensée, pour aller jusque-là où, soudain, l’imagination se trouve par on ne sait quoi de mystérieux commandée, contrainte et dans ses plus petits détails arrêtée. Il est pareil au bavard : tant parler lui est facile, il se croit l’esprit plein de vigueur ; mais justement s’il avait plus d’idées, et plus fortes, il ne trouverait plus à dire qu’une seule phrase.
Non, il n’est pas de milieu pour un cœur sincère entre l’athéisme et la religion. J’aime et je prétends qu’il faut aimer avant tout la propreté de l’âme. Que d’abord elle soit bien nette, bien courageuse, bien achevée ! Il n’est pas vrai qu’il y ait des arrangements, il n’est pas vrai que l’on puisse être ceci ou cela, sans l’être tout à fait. On ne pactise pas avec les difficultés : ou l’on est vaincu par elles, ou on les vainc. Le premier devoir est de ne supporter en soi rien qui soit le semblant d’autre chose : il faut avoir cette chose même, ou la quitter tout à fait.