Dieu aussi m’est révélé directement ; il tombe sous le sens de l’imagination ; pour le voir, je n’ai besoin que de m’abandonner un peu à ma fantaisie. Je l’atteins dans son activité, je le surprends tout proche, occupé à des besognes qui me concernent.

Et comment peut-on faire pour ne pas voir Dieu ? — Un événement, à l’instant qu’il commence, on le sent hésiter légèrement ; son issue est encore ambiguë ; et, tout à coup, il se met à pencher fortement d’un côté, comme un navire qui sombre ; et dès ce moment, ainsi qu’on voit l’eau se glisser en mille ruisseaux dans la coque pour en achever le naufrage, de même toutes les petites circonstances quotidiennes prennent le sens de l’événement, l’aggravent, tombent avec lui, l’entraînent vers son accomplissement. Ah ! qu’il faut manquer d’inspiration pour croire au gouvernement de la causalité et pour ne pas comprendre que tout se fait par des « volontés particulières » ! A chaque instant ma vie reçoit sa figure d’une puissance cachée ; quelqu’un la modèle avec un profond caprice ; quelqu’un qui réfléchit, préfère, regrette, invente, un esprit attentif et distrait, plein de projets immenses et en même temps d’une amoureuse minutie. C’est en ce sens qu’on peut dire que Dieu est manifeste dans ses œuvres.

Sans doute, j’ai le sentiment d’être pour quelque chose dans la formation de ma destinée et dans cette soudaine pente imposée à l’événement. Ce n’est pas une pure illusion. Je choisis sans doute ; mais d’une façon rudimentaire ; je ne fais qu’ébaucher le choix ; je choisis en homme, c’est-à-dire dans la fièvre et dans l’ignorance ; je considère hâtivement les diverses alternatives, je m’empare de quelques motifs, je les serre contre moi, je veux qu’ils soient décisifs ; et voilà ma résolution prise. Cependant elle croît et s’épanouit : elle prend un sens que je ne soupçonnais pas ; j’ai l’air d’avoir prévu mille conséquences que je n’avais nullement distinguées ; enfin, il arrive que j’ai bien mieux ou bien plus mal agi que je ne voulais. Avec quelques mots têtus que je me suis répétés vingt fois pour brusquer une incertitude dont je ne pouvais sortir que par l’arbitraire, je me trouve avoir fait une des actions les plus importantes de ma vie. Quelqu’un a reçu mon obscure décision, l’a mûrie, l’a développée, l’a changée enfin en elle-même ; comme un riche qui accepte sans sourire le dérisoire présent d’un misérable, quelqu’un fait fructifier entre mes mains mes ingrates et courtes entreprises. Ainsi, si nous savons regarder à la fois avec imagination et avec humilité, Dieu nous apparaît travaillant avec nous, façonnant avec nous notre vie, comme un ouvrier ancien et sage reprend la besogne de l’apprenti et l’achève doucement sous ses yeux. Je vois une Providence, — non pas simplement au sens d’une direction générale des événements, mais comme une « création continuée », comme une invention particulière et de tous les instants, comme l’appuiement exquis de l’artisan sur son ouvrage qu’il ne se décide pas à abandonner.

Cela justement me montre Dieu qui le cache à tant de gens : ces inégalités, ces étranges préférences, cette secrète partialité qui est au monde. Le monde est travaillé par une sorte d’injustice active et sereine ; il y a une distribution tout arbitraire et sentimentale des événements ; il y a des destinées élues, jalousement préservées ; le bonheur leur est fidèle et les accompagne avec une agilité extraordinaire ; il s’arrange pour leur rester attaché jusqu’au milieu des accidents qui semblent devoir le détruire à jamais ; il leur revient, il les retrouve et, là où il ne peut passer, il change de forme. D’autres vies, au contraire, sont maudites et le malheur use pour les suivre de la même ingéniosité. Ah ! Dieu merci, tout n’est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes ! Celui-ci a grand besoin de se réformer, d’apprendre la justice distributive. Qu’il est émouvant de suivre les lignes de ses prédilections et de ses aversions ! Comme elles sont à la fois étranges et nettes ! Si l’on sait préférer ce qui est à ce qui devrait être, quelle joie dans cette contemplation ! Pour un cœur allègre, il est délicieux de déchiffrer l’immorale logique des destinées : à chacun arrive non pas ce qu’il mérite, mais ce qui lui ressemble. Même l’imprévu le plus abrupt, il se découvre à la fin qu’il tenait à l’avance par quelque endroit à notre âme et qu’elle l’appelait. Les événements nous sont donnés heureux ou malheureux, non pas suivant ce que nous valons, mais suivant ce que nous sommes.

Cette répartition déconcerte les philosophes : ils ne savent comment excuser Dieu ; c’est pourquoi ou bien ils le nient, ou bien ils le prouvent : ce qui revient au même. — En effet, au lieu de chercher d’abord à le voir, ils commencent par le concevoir ; ils rentrent en eux-mêmes, répudient toute allégation des sens et, là, construisent un Dieu rationnel et juste, inaccessible au plaisir, dépourvu d’inclinations, pur et immobile comme une Idée de Platon ; ils lui attribuent un amour qui est une bienveillance universelle et indifférente, une condescendance distraite, une sorte d’estime impartiale pour toutes ses créatures. Quand ils ouvrent les yeux, il n’y a pas de place pour leur Dieu ; tout le dément ; ils ne savent que faire de lui. Dès lors, s’ils ne renoncent pas à lui, pour le maintenir malgré tout il faut qu’ils aillent chercher des preuves ; il faut qu’ils le rivent au monde à grand renfort de boulons et de coups de marteau ; comme ils ont fabriqué Dieu, il faut qu’ils fabriquent aussi ses attaches avec le monde. Vaine entreprise. Car deux pièces qui ne sont pas faites pour s’ajuster n’arrivent jamais à bien tenir ensemble ; il y aura toujours du gauche dans les preuves des philosophes ; il se trouvera toujours quelqu’un pour venir remarquer la faiblesse des joints et déceler leur fausseté.


Il eût fallu commencer tout simplement par regarder ; il eût suffi d’ouvrir les yeux sans aucune pensée préalable : ce qui vient lui faire obstacle eût alors apparu comme une marque éclatante de l’existence de Dieu. Nous constatons des inégalités et des préférences. Or c’est à quoi justement on reconnaît la présence d’une âme, d’un être. Ne savons-nous pas quel trouble, quelle subtile transformation de la justice apporte, partout où on l’introduit, l’être vivant ? Après qu’il est venu, rien plus ne vaut ce qu’il valait jusque-là au jugement de la raison ; une différence insaisissable s’est glissée entre les choses ; de même qu’en respirant il analyse l’air et en sépare les éléments, de même, par le simple fait d’être là, il distingue, et choisit, et préfère ; on ne peut pas bien dire ce qui se passe ; la profonde iniquité de la vie est entrée avec lui. Partout donc où se trouve cette iniquité, c’est que quelqu’un est là qui pense, qui désire, qui veut. Les irrégularités du monde font paraître une âme ; elles sont ses complaisances, ses amours et peut-être ses haines. Ce dérangement immense dénonce une personne infinie. A la distribution du bien et du mal, je reconnais le Dieu vivant. Sans doute, il pourrait s’arranger pour mieux satisfaire mes idées de justice ; je le prends en faute. Tant mieux ! Car c’est donc qu’il existe. Si tout dans le monde était parfaitement équitable, il resterait possible que Dieu ne fût pas, car les lois mécaniques tendent d’elles-mêmes à produire l’égalité. Mais cette profonde désobéissance à mes exigences, tant d’indifférence à mes décrets, cet air de dire que je n’y connais rien… Quelle force indomptable je touche tout à coup ! Je me heurte à « Celui qui est ».

Après tout je n’ai le droit de faire aucun reproche à Dieu. Car je n’ai pas à le concevoir à l’avance. Je n’aurais à le concevoir que si je ne le trouvais pas. Mais justement je le trouve. Je n’ai pas le temps de me faire une idée de lui ; rien ne peut précéder mon expérience, le contact que je prends avec lui. Il est là d’abord ; il paralyse ma raison ; il met tout de suite, à la place de ce qu’elle allait forger, lui-même. L’infinie perfection, au lieu que je doive chercher s’il la possède, elle est ce qu’il est. Je l’apprends de lui, je l’étudie en lui. Et nous pouvons bien avouer, puisque les philosophes ne nous écoutent pas, que cette perfection est un peu plus intéressante que celle qu’ils imaginent, et qu’ils n’auraient pas inventé ça.

Dieu aime les hommes. Il aime chacun de nous dans ses entrailles et selon qu’il l’a fait. Il ne s’amuse pas à se retenir sans cesse sur la pente d’une préférence, il ne s’oblige pas à penser à tous les autres au moment où son brûlant amour s’approche de l’un de nous. Son amour, c’est autre chose qu’une bienveillance, qu’une protection administrative, que le sourire d’un sage toujours prêt à pardonner. C’est l’amour avide et égoïste du Créateur ; il est pareil à l’acte même de la création ; il le recommence. Dieu revient trouver ce qu’il a fait et avec le même cœur qu’il avait alors, et dans le même orage qu’au commencement ; il rentre dans le tumulte de tous les sentiments qui l’animaient autrefois ; le plaisir inexplicable de ses mains quand elles formaient cette âme, l’allégresse et l’apitoiement dont il était plein, voici qu’il les éprouve encore, comme au moment de la besogne ; celui qu’il créa dans la joie, il l’aime dans la joie ; il « se réjouit » en sa créature ; il « se récrée » en elle : et c’est là sa prédilection.

Dieu aime l’homme ; mais l’homme, ce n’est pas un animal raisonnable, l’homme, c’est moi qui porte tel nom et tels prénoms que Dieu a consacrés à mon baptême, et qui suis né de telle femme, et qui mourrai tel jour que je ne sais pas, mais que Dieu sait. Sans doute, je suis bon ou mauvais ; mais cela ne vient qu’ensuite ; Dieu ne voit cela qu’après. Il y a d’abord son enfant bien-aimé, sa race, son image privilégiée ; il a gardé une mémoire particulière de son visage, il se rappelle chaque trait, il pense à lui souvent. Son amour est de celui-là ; et il l’accompagne partout, si bas qu’il tombe ; il ne le quitte pas dans la faute et dans l’humiliation ; même là, il le préfère peut-être encore à tel autre dont la vie est impeccable ; et, puisqu’il sera juste envers cet autre, il a bien le droit d’être faible avec celui qu’il aime. Quel sens terrible et adorable dans ces mots : « Il est agréable à Dieu » !