Mais qu’elle vînt à me manquer, je pourrais me passer de cette introduction. Le surnaturel, je ne le trouve pas seulement au bout de mes raisonnements et comme leur conclusion ; mais je le vois, il est évident pour moi ; mon regard peu à peu s’est acclimaté à son obscure lumière ; je suis des yeux ses événements secrets.
Eh ! quoi, parce qu’il fait très clair ici-bas et que le monde est à peu près complètement exploré, vais-je me rendre aveugle à tout ce qu’on ne voit pas, à tout ce qu’on ne verra jamais ? Il est des gens qui ne perçoivent que par leurs sens. Ils vont et viennent, enfermés dans cette petite cage de leurs sensations ; ils ne comprennent pas où ils sont ; les merveilles où ils baignent ne les touchent pas. Leur esprit est scellé comme par une malédiction. Ils se lèvent, et ne savent pas ce que c’est que le matin ; ils sortent, et ne savent pas ce que c’est que l’univers ; ils n’entendent pas voler tout près d’eux et se croiser en l’air les innombrables prodiges.
C’est qu’ils ne comprennent pas, comme il faut, le témoignage de leur imagination. L’imagination est le sens du surnaturel, elle nous met en contact avec lui. Je ne dis pas qu’elle l’invente : elle le connaît ; elle perçoit ses rayons, comme certaines photographies révèlent l’invisible. Je veux croire mon imagination avec la même confiance que mes yeux. Pourquoi aurions-nous des sens inutiles ? La réalité serait-elle plus pauvre que les moyens qui nous sont donnés de l’apprendre ? Toutes les idées qui me viennent, toutes les images qui se peignent en moi, si étranges, si fantastiques soient-elles, je les veux prendre pour des informations ; parce que je ne peux pas toucher avec mes sens l’objet qui me les envoie, dois-je les croire mensongères ?
C’est par l’imagination que je m’avance vraiment dans la profondeur des choses. Les événements ni les êtres ne sont rien, réduits à ce que mes sens et ma raison en découvrent. Si je n’admettais que leur renseignement, je vivrais au milieu de découpures et de fantômes. Rien ne se passe dans un seul plan. Tout le fort de l’événement est en arrière, hors d’atteinte des sens ; seul un effort de l’âme peut nous y porter, une création, une invention. Même dans la pratique, pour n’être pas trompés, nous sommes obligés de tenir pour vraies nos conjectures ; il arrive souvent malheur à qui manque d’imagination. Comme ces dieux païens qu’on ne pouvait méconnaître sans encourir leur colère, les événements se vengent sur nous de notre paresse à les approfondir ; ce qu’en eux nous avons refusé de voir subsiste, et se développe, et produit mille conséquences, qui peu à peu pénètrent dans notre vie matérielle : tout à coup nous nous trouvons en face d’une menace ou d’une impossibilité tangibles, dont nous ne pouvons découvrir l’origine, parce qu’elle est purement mystique. Inversement il y a pour ceux qui se confient à leur imagination des récompenses sensibles : tout événement arrive réellement pour chacun de nous avec la profondeur qu’il a été capable de lui supposer. L’âme que le prince Muichkine de Dostoïevsky a prêtée aux êtres qui l’entourent, ils viennent ensuite lui témoigner qu’ils en sont bien réellement doués ; poussés par une sorte de reconnaissance mystérieuse, tout à coup, après longtemps, ils lui apportent une parole, un geste obscur et timide, péniblement formé, par lequel ils avouent enfin ce secret en eux qu’il avait tout de suite pénétré.
Je croirai donc mon imagination ; j’accepterai tout ce qu’elle verra.
D’abord, elle me fait voir l’immortalité de mon âme ; elle m’en donne non pas les preuves, mais la sensation. Entre toutes les choses qu’on ne peut pas dire, voici la plus nette, la plus précise, la plus aiguë. Il est certaines journées, certaines températures par lesquelles brusquement je me trouve transporté, le long de moi-même, vers mon formidable avenir. Je dure soudain de toute ma durée à la fois. Dépaysé jusqu’au cœur, pris par l’indifférence à tout ce qui m’environne comme par une passion, immobile, sans forces, étranger, je ne suis plus seulement ici. Au milieu de ce monde bleu et ouvert, je me sens tout à coup, sans avertissement, sans bruit, rejoint à mon éternité. Non pas dissolution, ni mélange ; mais un prolongement sournois et délicieux ; je cesse d’avoir une fin ; comme l’eau derrière l’écluse atteint en silence le niveau du canal qui la continue, de même, porté par un invisible mouvement, me voici à la hauteur de ma vie immortelle. Je n’ai plus besoin de courage : je reçois nouvelle de celui que je ne suis pas encore ; il me salue et la paix est avec moi.
Preuve dont on peut rire, mais qu’on ne réfutera pas.