Elle ne se contente pas de défigurer les choses ; elle construit encore de toutes pièces des fantômes, des épouvantails. L’esprit ne s’arrête pas, avons-nous dit : la science en conclut que le monde ne s’arrête nulle part ; ainsi invente-t-elle l’infini. Elle l’introduit aussitôt partout ; elle multiplie les étoiles au-delà de toute imagination, creuse des abîmes absurdes entre les astres, établit de l’un à l’autre des distances si énormes qu’elles n’ont plus aucune signification. En même temps elle découvre un nouvel univers dans un grain de pollen. Le vide, à nos côtés, s’ouvre, s’enfle et moutonne. Notre royaume n’a plus de frontières ; des immensités béantes nous regardent de toutes parts : « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraye. » C’est la géométrie qui inspire à Pascal sa terreur, qui dresse autour de lui tant de spectres, tant de monstres inertes et qui le conduit à s’apercevoir lui-même comme un atome entre des gouffres.
Mais le monde n’est pas si malin que nous. C’est un rustique. Son office, c’est d’exister. Or l’existence n’est pas chose très délicate. Pour être, il ne faut pas se montrer trop difficile ; il faut passer sur bien des détails ; on est malgré tout, et sans attendre les mille petites solutions que l’esprit croit indispensables. L’être est dans un autre plan que la pensée ; tout s’y fait plus simplement ; la solidité y remplace l’exactitude.
Si la science rend le monde étrange et effrayant, c’est parce qu’elle lui pose trop de questions, parce qu’elle veut trop en savoir sur son compte. Devant ces exigences si nombreuses, si déliées, si adroites, il s’affole ; il n’avait pas pensé qu’on pût lui demander tant de choses ; et, comme un témoin timide, il répond à tort et à travers. Il ne s’est pas civilisé avec nous ; il en est encore à l’âge de pierre ; nos instruments trop raffinés le harcèlent par trop de côtés à la fois ; il ne comprend pas ce que nous lui voulons et, pour se débarrasser de nous, il nous distribue précipitamment des renseignements contradictoires.
Il eût dit la vérité, si on ne l’eût interrogé qu’une fois.
Donc la véritable explication du monde est celle qui ne m’apporte qu’une réponse, celle qui reste entière et rude comme le monde lui-même : c’est l’explication mystique. Elle ne cherche pas à être claire au sens de justifiable. Elle est pleine de difficultés ; mais c’est parce qu’au lieu de s’en débarrasser en les rejetant plus loin, en en différant à l’infini le dénouement, elle les prend sur soi et les soutient ; elle leur prête sa force ; elle les apaise en les nourrissant. Tandis que la science continue, elle, au contraire, termine. Tandis que la science prolonge les problèmes, les irrite, rend leur question plus affilée encore, elle, au contraire, les éteint en les absorbant.
Il faut bien comprendre quelle est la nature de l’explication mystique. Les énigmes du monde sont des lacunes : elle vient les combler. Hardiment elle ajoute à la nature tout ce qui lui manque. Au lieu de tâcher, comme la science, à recoudre tant bien que mal ses lambeaux, elle fait descendre entre eux le surnaturel. Le monde n’est qu’une devinette aussi longtemps que, pour l’expliquer, on ne veut se servir que de lui-même. L’embarras qu’il donne, aussi longtemps que, pour s’en défaire, on cherche à le réduire, on n’aboutit à rien. On ne le supprime que si l’on se décide à l’augmenter. Il faut prendre plus de choses qu’on n’en avait d’abord. Il faut se détourner du détail, sortir résolument du monde et accueillir tout ce qui se rencontre autour de lui de nouveau, de merveilleux, d’injustifiable. Nous voilà bien naïfs, semble-t-il, d’aller chercher des mystères. Avons-nous besoin d’en inventer ? Ceux du monde sensible ne suffisent-ils pas ? Mais de notre témérité ou de notre maladresse nous ne tardons pas à toucher la récompense ; tout à coup nous abordons à la satisfaction, à la tranquillité : entre nos mains, la réalité, soudain, se trouve entière et suffisante ; l’explication mystique, enfin, reforme le tout ; l’univers, par elle, atteint son achèvement et son comble. Nous voyons tout et ainsi il n’y a plus besoin de nous interroger. Toutes les places sont occupées, tous les rôles sont tenus, les esprits invisibles sont à leur poste au-dessus de nous, comme nous sommes au nôtre ici-bas. Et, comme un navire, complètement gréé, sort du bassin et glisse vers nous avec une lente facilité, voici de même s’avancer tout seul, plein d’évidence, le grand œuvre de Dieu avec les hommes sur le pont qui font ceci ou cela, comme des passagers après le départ, avec les démons accrochés aux flancs comme des monstres marins, avec les anges dans la mâture comme des matelots.
Peu à peu, mais invinciblement, le monde visible, parce qu’il faut que je le comprenne, me conduit et m’initie à l’invisible.
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