En somme l’explication scientifique — c’est un reproche qu’on lui a souvent adressé — au lieu de répondre à la difficulté en se plaçant en face d’elle et en lui faisant équilibre, tâche de l’entraîner, de l’éconduire. Elle ne répond pas, à proprement parler, au problème, mais elle s’approche tout contre lui et se présente comme une marche plus basse où il ne peut manquer de descendre ; elle le fait basculer et glisser ; au lieu de l’assumer, elle met son poids à profit pour le déplacer et le déporter. Car, sitôt qu’elle l’a reçu et lorsque déjà la voici qui plie, une plus faible qu’elle vient se ranger à son côté et la débarrasse de son faix, qu’elle va déposer un peu plus loin. C’est ainsi que la science prétend expliquer le monde : elle en ôte les difficultés comme, avec des fils métalliques dont la vertu est de ne pas résister devant elle, on décharge un corps de son électricité.

L’explication qu’elle propose est claire justement en ceci qu’elle est insuffisante. Car, après que l’esprit l’a adoptée, les mêmes questions qu’auparavant lui restent permises ; il est libre ; il peut recommencer ; et même il faut qu’il recommence ; il retrouve son agilité d’examen, son adresse, son ingéniosité ; et même on lui demande de les exercer à nouveau. On a besoin de lui encore une fois ; donc il n’est pas pris : voilà en quoi l’explication lui paraît claire.

Avec la clarté le savant pense tenir la vérité, parce qu’avec elle il tient les moyens de poursuivre encore la vérité ; il s’imagine que son explication est satisfaisante parce qu’elle lui laisse toute faculté de parvenir à la satisfaction. Il y a là une confusion de sentiments : il prend pour le contentement de son interrogation le plaisir qu’il éprouve à constater qu’aucune interrogation ne lui est interdite ; il confond la joie de la liberté avec celle que donne la vérité. L’activité de son intelligence, qui n’est possible que parce qu’elle ne touche pas encore son objet, lui fait croire qu’elle vient de l’atteindre.

Pour se sentir en présence du vrai, il a besoin de se voir respecté par sa découverte et qu’elle ne fasse pas mine de lui saisir les mains pour les attacher ; il a besoin qu’elle soit humble devant son esprit. Mais, quand on découvre le vrai, c’est au contraire l’esprit qui tout à coup se fait humble ; c’est lui qui se trouve dépouillé, et sans prestige, et sans ailes. Car n’est-il pas naturel qu’au moment où il la rencontre il perde tous les moyens de poursuivre davantage la vérité ? Au moment que son inquiétude est contente, il cesse d’être content de lui ; il obéit ; il se rend prisonnier ; toutes ses questions se replient, ayant touché ce qui les termine.

Pour ma part, je ne me reconnais en contact avec le vrai que lorsque mon esprit entre dans cet état de captivité et comme d’affliction ; pour qu’une explication ait du pouvoir sur moi, il faut que je n’en aie plus aucun contre elle. Aussi n’ai-je que faire de celles de la science ; elles sont trop déférentes pour mon génie. Après qu’à chaque phénomène j’ai joint cette petite cause qui lui est dévolue, rien encore ne me paraît changé ; elle est si proche de lui, elle se tient si modestement dans son ombre que je n’arrive pas à l’en distinguer. Ah ! certes, je ne me plaindrai pas d’être malmené ; toutes ces explications sont si peu entreprenantes que je ne les vois même pas et qu’à leur place je continue de n’apercevoir que ces mêmes questions qu’elles avaient soi-disant pour mission d’éteindre.


Non seulement la science ne m’explique pas le monde, mais même elle y découvre de l’inexplicable qui n’y est pas, elle le rend effrayant et plein de mystères absurdes.

En effet, elle est l’interrogation indéfinie ; partout, à la place de ce qui est, elle installe ce que l’on peut se demander ; comme un étrange levain, elle introduit dans la pâte des choses des problèmes. « Il y aura toujours quelque chose à connaître », disent les savants. Ils veulent dire : « L’esprit sera toujours capable d’interrogation. Le monde pourra toujours être questionné. » Mais si la question est postérieure à la connaissance ? Si déjà on n’a plus besoin d’elle ? Si la seule activité intérieure la déclenche ?

La science est le mouvement même de l’esprit dans sa pureté et qui ne tient pas compte de la résistance des choses ; elle entre au monde tout droit et le traverse ; elle va raide, fine et tranchante comme une méthode ; elle continue : voilà, en un mot, tout son vice. Il lui manque cette sorte de grossièreté qu’il faut pour sentir quand on touche le réel, comme un matelot ne s’en remet qu’à ses mains serrées sur la chaîne de savoir quand l’ancre est prise au fond. La science dépasse l’objet, elle le divise indéfiniment, elle nous mène, au-delà de sa réalité, jusqu’à ses éléments imaginaires ; par elle il prend un détail qui le rend méconnaissable ; elle précise tout jusqu’au fantastique ; elle démembre tout à force de rectitude et de persévérance.

C’est pourquoi, partout où elle passe, le monde devient si inquiétant. Il semble que chaque objet soit comme soulevé de sa place et qu’il diffère de soi ; il désapprend sa situation, s’écarte de lui-même et, avec un morne effroi, se contemple comme s’il voyait un inconnu. On a raison de dire que la science aboutit à une ignorance ; mais c’est à une ignorance fabriquée. Voici qu’en face de ce que nous connaissions pourtant si bien, nous entrons en stupidité. Les visages les plus familiers, ceux dont notre habitude était telle que nous ne pensions pas à nous poser de questions à leur sujet, soudain la science nous les rend étrangers par quelque doute saugrenu qu’elle nous force à éclaircir.