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Cet éloge de la croyance devrait me conduire directement à une profession de foi religieuse. Mais le malade sait que la santé est bonne ; pourtant il n’a pas le courage de faire les mille petits efforts absurdes qui l’y achemineraient. Il a l’esprit tout convaincu, mais le désir n’y est pas. Il s’est attaché à sa chaise longue et à ce coin de paysage que découpe la fenêtre. Il n’a pas envie de bouger, il regarde… De même les raisons de croire que je découvrirai en moi, si décisives soient-elles, peut-être resteront sans force contre mon inertie et contre de certains contentements trop proches et trop sensibles pour que l’idée me puisse venir de les quitter.
II
DES « RAISONS DE CROIRE »
Non pas celles que proposait Pascal et qu’il voulait universelles, propres à convaincre toute intelligence. Sous ce titre, je ne prétends décrire que les mouvements tout personnels de ma pensée : elle travaille dans un certain sens, elle est traversée par des trains de réflexions. Je ne veux ici que répéter à haute voix, pour me les rendre plus claires, les méditations dont elle a pris la coutume.
Je distinguerai les raisons qui m’inspirent la simple croyance au monde invisible et surnaturel et celles qui me poussent plus précisément vers le catholicisme.
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De la réalité surnaturelle.
J’ai besoin de m’expliquer le monde ; je ne peux pas rester ainsi devant lui sans m’interroger sur son compte. Je ne peux pas le laisser comme je le trouve. Comme d’autres d’abord ont envie de s’y élancer et d’y chercher leur joie, moi, d’abord, bêtement, il faut que je le comprenne. Non pas privilège, mais dure obligation ! Et combien je jalouse parfois ceux que le seul amour guide parmi les choses ! J’ai l’esprit par certains côtés étroit et borné ; je fais des questions partout ; j’ai de ces exigences un peu grosses que les gens bien appris éludent par un sourire. Je veux qu’on me réponde. Je vous tiendrai entre deux portes jusqu’à ce que tout soit su et bien établi. Par là je suis pareil au savant qui réclame à tous ceux qu’il rencontre leurs papiers.
Mais où je diffère de lui, c’est quand viennent les explications. Car, de celles qu’il accepte, je ne peux pas me satisfaire. La façon dont la science rend compte du monde n’apaise pas mon interrogation, ne termine rien pour moi.
Toute explication scientifique a pour essence d’être insuffisante. Je ne dis pas que cela lui arrive par accident, que c’est en elle un défaut, un insuccès. Mais elle se propose formellement de ne pas suffire. Elle cesserait d’être elle-même, si elle contentait l’esprit. — En effet, non seulement elle rend raison d’un fait, mais encore il faut que d’elle on rende raison. Elle n’est scientifique que si elle a besoin à son tour d’une explication ; il faut que le problème qu’elle éteint, renaisse à propos d’elle. Le savant explique par les causes ; et il définit la cause : « ce qui ressemble à l’effet, ce qui est de même nature, donc ce qui se comporte de la même façon » ; la cause a les mêmes besoins, les mêmes infirmités que l’effet ; elle est un effet à son tour ; il lui faut, pour ne pas tomber, l’appui d’une reprise, d’un nouveau départ de l’esprit ; et le savant ne l’accepte qu’à cette condition qu’elle soit chancelante et incapable de se soutenir seule.