« Le jeune Allemand pieux et fort
Protège la frontière sacrée. »
(2e couplet de la Wacht am Rhein.)
C’est trop bien ça. Je le vois trop bien, « le jeune Allemand pieux et fort », appuyé sur son arme, prêt à tous les chocs, la poitrine solide, l’esprit seulement animé d’un éperdu dévouement. Je le vois trop bien pour pouvoir le souffrir. « Pieux et fort » : voilà tout ce qu’il a à nous montrer, voilà son entière richesse intérieure en deux mots exprimée. Qu’on n’aille pas dire qu’une chanson n’est pas une peinture psychologique. Non, tel quel, le portrait est complet ; il n’y manque aucun détail. Voilà le héros allemand, tel qu’il s’apparaît à lui-même, voilà toute la complexité et toute la nuance qu’il se découvre ; voilà à quoi, à ses propres yeux et en fait, il se ramène.
Plus que d’avoir ravagé, pillé, incendié et massacré, je lui en veux de se résumer si facilement, de se réduire à si peu de chose. Ce que je ne puis lui pardonner, c’est son néant intérieur. Il faut qu’il aille chercher des vertus pour faire croire qu’il est quelque chose ; il ne commence qu’à la morale. Pour s’apercevoir qu’il existe, il faut lui donner quelque chose à faire ; alors on peut admirer comme il le fait bien. C’est un de ces êtres qu’on ne remarque que lorsqu’on est obligé de les féliciter.
Les vieux du landsturm qui venaient au camp prendre livraison des corvées, après avoir recueilli, d’un visage tendu par le respect, les recommandations du sous-officier de service, se tournaient vers le groupe de prisonniers qu’ils allaient accompagner : Also, marsch ![2] s’écriaient-ils. C’est-à-dire : « Puisque c’est ça que nous devons faire, faisons-le ! » Rien ne les eût poussés à l’entreprendre spontanément, cette idée ne leur serait jamais venue. Mais c’était presque effrayant de penser à quel point ils n’y trouvaient pas non plus d’objection ! On sentait en eux une vacance presque infinie, et surtout, ce qui m’impatientait plus que tout le reste, cette bonne humeur des gens qui n’ont pas de désirs, qui sont contents de faire ce qu’on leur dit de faire, parce que sinon ils n’auraient pas su à quoi passer leur temps.
[2] « Eh ! bien donc, en avant ! »
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Comme c’est l’aspect, je crois, le moins soupçonné de son caractère, je voudrais illustrer par quelques anecdotes cette indifférence foncière de l’Allemand. Et d’abord qui chantera jamais en termes suffisamment héroïques sa patience ? Qui racontera tout ce qu’il est possible de lui « faire voir », avant qu’il ne comprenne qu’il faut se fâcher ?