Chaque jeudi, nous allions faire en ville des achats pour la société de secours mutuels de notre camp. Accompagnés d’une seule sentinelle que nous traînions derrière nous plutôt qu’elle ne nous conduisait, nous entrions librement dans tous les magasins et nous y étions toujours royalement accueillis. Nous récoltions même bien des sourires et bien des compliments qui ne se fussent jamais égarés à l’adresse de vulgaires soldats allemands. Car les Allemands se soutiennent sans doute très fortement les uns les autres, mais ils ne s’aiment guère entre eux ; il suffit de les avoir vus se parler pour en être convaincu. Le visage même qui nous regardait plein d’aménité, dès qu’il se tournait vers un compatriote, devenait dur, sombre et sec : quelques mots de réponse, juste ce qu’il fallait ; et si « l’autre » n’était pas content, il n’avait qu’à s’en aller. (Peut-être aussi, pour tout dire, cette différence d’égards tenait-elle en partie à la différence que le marchand supposait entre nos respectifs porte-monnaie.) — Quoi qu’il en soit, ce n’est pas sur cette curieuse anomalie psychologique que je veux insister en ce moment. Je pense surtout à l’endurance de certains feldgrauen qui attendaient pour se faire servir qu’on en eût fini avec nous ; j’en revois un, entre autres, que nous fîmes « poser » certainement pendant près d’une demi-heure, dans un magasin de quincaillerie. Sans même oser s’asseoir, il regardait, derrière nous, d’un air mélancolique, les scies et les serpes pendues au plafond, et poussait de loin en loin de timides soupirs. Parfois l’un de nous lui lançait par-dessus l’épaule un regard ironique et amusé ; mais il ne semblait pas s’en apercevoir. Qu’étions-nous pourtant, que de vulgaires prisonniers, que des esclaves qu’il eût pu balayer d’un geste ? Mais je suis bien sûr qu’il ne pensait pas à ce détail ; et ce qui l’en rendait oublieux, ce n’était ni générosité, ni grand élan de fraternité humaine. Tout simplement il ne sentait rien ; il ne réalisait pas la situation par le sentiment ; elle ne lui donnait aucune secousse ; les fibres qui l’eussent fait tressaillir et se révolter manquaient dans son cœur.

En chemin de fer, entre Leipzig et Francfort, nous étions six prisonniers conduits par deux sentinelles ; nous nous étions confortablement installés dans un compartiment et d’abord, sans hésiter, et sans provoquer la moindre protestation de nos gardiens, deux des nôtres avaient pris les deux coins près de la fenêtre. Le train cependant était bondé : beaucoup de permissionnaires, quelques civils ; et de nos places, nous contemplions tous ces gens, qui s’amoncelaient dans le couloir, la plupart debout, quelques-uns lamentablement assis sur leurs paquets, tous écrasés les uns contre les autres, piétinés par chaque passant, jetés contre les parois par chaque cahot du train, mais ne pensant aucunement à nous déranger. Nous les entendions bougonner les uns contre les autres ; c’est tout ce qu’ils voyaient de mieux à faire. A la fin, le spectacle nous parut si ridicule que nous nous décidâmes à « inviter » un grand artilleur, qui se tenait debout en travers de la porte, à venir s’asseoir au milieu de nous : il accepta avec force remerciements.

Il est incroyable à quel point l’Allemand est lent à se représenter le véritable rapport où il est avec les gens qu’il rencontre : c’est parce qu’il n’en est averti par aucune commotion affective, par aucun sentiment immédiat. Et le Français profite d’une façon admirable, souvent même téméraire, de ce retard à l’allumage. Instruit du premier coup d’œil, avec une folle impertinence, il saisit son avantage et le pousse aussi loin que possible, pendant le temps que l’autre met à composer sa réaction. Arrive ensuite que pourra ! Il aura toujours bien ri en attendant.

On n’imagine certainement pas ce que les prisonniers réussissent à « faire avaler » à leurs gardiens. On n’a aucune idée du ton de certaines conversations entre eux. Que de fois ai-je entendu mes camarades dire à leur chef de chantier : « Vous aurez beau faire, vous êtes foutus ! Ce n’est plus qu’une question de jours, de mois ou d’années. Mais vous êtes foutus. Tout le monde sait ça en Europe. Il n’y a que vous qui ne le sachiez pas encore. »

Un jour, un prisonnier se voit interpellé par un officier aviateur, qui a la naïveté de lui demander ce qu’il pense de la guerre. Le Français aussitôt de se lancer dans une peinture effroyable de la situation où l’Allemagne s’est imprudemment fourrée et de montrer le châtiment qui s’approche d’elle pas à pas. Je me rappelle particulièrement la conclusion de sa diatribe, si décisive que l’autre en resta tout sot : « D’ailleurs, s’écria-t-il, quand on n’est pas foutu de nourrir ses prisonniers, on ne fait pas la guerre ! »

Nous avions un sous-officier qui était chargé de nous faire faire l’exercice. Figure rose, tête toujours légèrement inclinée sur l’épaule, parole doucereuse, allure timide et gênée ; dans le civil il était fabricant de poupées. — Avec un pareil innocent, direz-vous, il n’y avait guère de mérite à se montrer provoquant. — Oui, mais bien qu’il ne fît presque jamais d’observations et qu’il se contentât de mouvements exécutés avec toute la nonchalance que des Français sont capables de mettre à une besogne qui les ennuie, il avait un petit carnet où il crayonnait gentiment de temps en temps quelques notes personnelles ; et la suite en était généralement qu’au bout de quelques jours l’un de nous se voyait emmené en cellule pour mauvaise tenue à l’exercice. L’animal dans le fond était donc venimeux. Eh bien ! malgré le danger qu’il y avait à l’exciter, je ne puis songer sans rire, j’allais presque dire sans pitié, aux énormités que certains d’entre nous réussissaient à lui faire entendre. Il est vrai qu’il avait, lui aussi, la manie bien allemande de nous demander notre avis sur les opérations. Ce n’était donc jamais nous qui avions commencé. Mais c’était bien nous qui continuions, et avec quel entrain ! Je me rappelle surtout le moment de l’attaque sur Verdun. Le malheureux avait eu l’imprudence de nous laisser voir, dès les premiers jours, qu’il comptait bien sur la chute imminente de la place. « La semaine prochaine, nous serons à Verdun ! » nous avait-il déclaré d’un petit air timide et satisfait. Empruntant alors une assurance qu’il était sans doute bien loin de ressentir à cet instant, un de mes camarades lui répliqua vertement que ni la semaine prochaine, ni le mois suivant, ni jamais les Allemands n’entreraient à Verdun. Et quand les événements eurent confirmé sa prophétie, on pense comme il triompha ! Je le revois parlant à sa victime sous le nez, et avec des gestes presque menaçants : « Eh ! bien, vous voyez comme vous y êtes entrés à Verdun ! Vous étiez à Douaumont l’autre jour ! Vous n’y êtes plus aujourd’hui. C’est une drôle de façon d’avancer… Enfin, peut-être qu’avec le temps !… Mais non, vous n’y arriverez jamais. Vous êtes trop bêtes. Le kronprinz vous fera tous crever devant nos tranchées ; mais vous n’avancerez plus, etc. » Sous cette algarade, dont je n’exagère nullement les termes, notre homme avait pris un air piteux et vexé, mais il ne bougeait pas. Frileux et « rentré » comme un oiseau sous une averse, un mauvais petit sourire d’embarras sur les lèvres, il essayait simplement de mettre un frein à la verve de notre camarade en lui posant la main sur le bras : « Permettez ! Permettez !… » Mais il ne pensait plus du tout à son carnet, ni à l’uniforme qui lui donnait un si terrible pouvoir sur son interlocuteur. Il était ennuyé : rien de plus.

A une sentinelle « bon enfant », qui ne savait pas un mot de français, des prisonniers, comme à un serin, avaient appris cette simple phrase : « Ils sont foutus, les boches ! » Et il allait la répétant partout avec extase. Quand nous le rencontrions dans le camp, nous lui criions : « Sont-ils foutus ? » Et il répondait : « Ils sont foutus, les boches ! » Un jour, nous le vîmes arriver tout triste : quelqu’un l’avait renseigné sur le sens de son exclamation favorite. Mais tout ce qu’il fit, ce fut d’être bien malheureux et comme tout détraqué de ne plus pouvoir la lancer.

Les gosses de K…, quand nous passions par la ville, nous couraient après en criant : Schokolade ! Schokolade ![3] Mais nous avions la cruauté de ne leur rien donner avant qu’ils eussent eux-mêmes sanctionné leur déconfiture par le même sacramentel : « Ils sont foutus, les boches ! » Et encore que, moins bêtes que la sentinelle, ils comprissent parfaitement le sens de la phrase, ils n’hésitaient pas un instant à acheter de cette monnaie la précieuse plaquette ; aucune indignation ne montait du fond d’eux-mêmes leur interdire d’en user.

[3] « Du chocolat ! Du chocolat ! »

Il y avait au camp un petit feldwebel courte-patte, qui avait servi jadis dans notre légion étrangère. Ses seules amours étaient un corbeau, qu’il élevait avec des tendresses de mère. Il le faisait coucher dans sa chambre et l’y laissait prendre des libertés dont il restait, paraît-il, des traces fort sensibles à l’odorat. C’est du moins ce que m’ont raconté les prisonniers qui allaient en corvée sous sa direction et qu’il employait presque exclusivement à lui ramasser des vers et des insectes pour la nourriture de son protégé. Tous les Français le tutoyaient et quand ils lui demandaient : « Eh bien, Münch, que penses-tu de la guerre ? » il répondait invariablement : « Beud-èdre que les boches seront fainqueurs, beud-èdre que ce sera vous. Moi, je m’en fous. »