Un jour, on envoya pour conduire la promenade du samedi un vieux petit feldwebel, propre, bien rasé, aux yeux clairs et tristes. Je m’imaginai tout de suite, je ne sais pourquoi, qu’il devait être dans le civil soit confiseur, soit professeur de maintien. A peine fûmes-nous sortis du camp, il commanda : « Halte ! » Puis, s’approchant des prisonniers qui étaient en tête : « Que faites-vous ? » demanda-t-il en français au premier. Légèrement interloqué, notre camarade ne comprit pas tout de suite la question : « Quelle profession ? reprit l’Allemand avec douceur. — Instituteur, répondit alors le prisonnier. — Ha ! Ha ! » fit le feldwebel, en hochant par deux fois la tête, et avec les marques d’une grande approbation. Puis il passa au second : « Que faites-vous ? — Comptable. — Ha ! Ha ! » Il vint au troisième pour en obtenir le même renseignement. Mais le reste de la colonne commençait à s’intéresser vivement à la conversation. Un esprit de moquerie la parcourut comme une vague : nous nous mîmes à combiner les réponses les plus extravagantes. Déjà le troisième d’entre nous qui fut interrogé se révéla « marchand de cacaouëts ». « Cacaouëts ? Cacaouëts ? » fit le vieux d’un air interrogatif, en penchant un peu la tête de côté. Mais il ne se déconcerta pas pour si peu et continua sagement son enquête. Son français n’était sans doute pas des plus étendus, ni des mieux au courant, car il parut plus d’une fois embarrassé. Quand il ne comprenait pas, il jetait un petit coup d’œil circulaire, comme pour nous prendre tous à témoins de l’étrangeté de la réponse qu’on lui faisait, et il nous voyait fort bien en train de nous tordre de rire. Mais rien ne le décourageait. L’un de nous n’ayant pas voulu lui laisser ignorer qu’il était « marchand de cochons », « Couchons ? Couchons ? fit-il avec la même timide inquiétude. Et il passa. Il ne s’arrêta que quand il eut dépouillé le secret des cinquante ou soixante hommes qu’il avait sous ses ordres. Il reprit alors le commandement et remit la colonne en marche, l’air content et renseigné. Il marchait à côté de nous, d’un petit pas sautillant et nous faisions à haute voix mille plaisanteries sur son compte : « Est-il possible, me disais-je, qu’il ne comprenne pas qu’on se moque de lui ? » Mais je crois plutôt que ça lui était égal ; il sentait bien, vaguement, que nous n’étions pas très sérieux ; mais cette impression ne passait pas en lui jusqu’à l’indignation ; elle n’éveillait aucune susceptibilité ; elle n’enflammait aucun amour-propre ; elle le laissait tranquille, serviable et satisfait. C’était en hiver, il avait neigé. Quand nous fûmes sur le point de rentrer au camp, il nous fit arrêter de nouveau, à la hauteur d’un vaste champ de neige : « Maintenant, battez-vous avec des boules ! » nous dit-il simplement. Au cours du combat, il fut atteint à plusieurs reprises par de faux maladroits. Il souriait un peu, s’époussetait, et continuait à nous contempler placidement.

F. B… était un grand sous-officier saxon, costaud et paisible, avec de longs bras qui pendaient du haut d’épaules légèrement voûtées. Horloger dans le civil, il l’était à peine moins dans le militaire et ne pensait qu’à nous colloquer des montres, pour lesquelles il nous faisait d’ailleurs des prix réellement avantageux. Il avait vécu en France et savait très passablement notre langue ; il la parlait peu, mais il l’entendait parfaitement. Tous les prisonniers ne connaissaient pas ce détail. Un jour, il entre dans un bureau où travaillaient quelques Français qui justement n’en étaient pas instruits. L’un d’eux, de mauvaise humeur, le salue de la classique exclamation où s’exprime au naturel l’âme de tout bon Français qui, dans un endroit quelconque, fût-ce dans un camp de prisonniers, est en possession d’un « filon » :

— Qu’est-ce qu’il vient encore nous faire ch…, ce c..-là ?

Catastrophe, supposera-t-on. Tempête, cris de rage, verrous, supplices. Pas du tout. Un peu plus voûté que de coutume sous le poids de l’injure, d’un ton mélancolique et résigné, en traînant un peu sur les syllabes, comme un qui constate qu’il n’a pas de chance, notre homme répond simplement en français :

— Ça fait la troisième fois depuis ce matin qu’on me traite de c.. !


Un incroyable manque de crête : voilà ce que je crois apercevoir d’abord chez l’Allemand, voilà ce qui me paraît être vraiment au principe de son caractère. Dans l’ensemble, ces gens-là ne sont aucunement susceptibles ; ils n’ont pas d’impatiences, rien jamais ne les démange. Parfois, comme dans le cas du petit vieux, cette bonasserie peut devenir touchante, ressembler même à de la générosité et au pardon des injures. Mais on aurait tort de l’admirer et de s’y fier comme à une vertu positive ; on risquerait de graves mécomptes. Pour la bien comprendre, il n’y faut pas voir autre chose que la faiblesse du premier fonds, que le défaut de réalité psychologique dont souffre l’âme allemande. C’est un trou ; pas autre chose.

Et ne faut-il pas « avoir un trou » pour soutenir aussi mal que le font les Allemands leur propre situation, l’avantage que leur donnent les événements ?

Un de mes camarades, de son métier libraire, s’était donné comme architecte, sortant de l’École des Beaux-Arts de Paris. Il jouissait, à ce titre d’un prestige extraordinaire. On lui avait octroyé un bureau, où il faisait à peu près ce qu’il voulait ; on venait le consulter, on l’appelait : Herr Baumeister ![4] En un mot, il trônait. Un jour, l’architecte allemand lui demande qu’elles seraient, à son avis, les conditions de paix de la France.

[4] « Monsieur l’architecte. »