La guerre a laissé ici ses traces : ceux qui n’ont pas subi son influence, ou qui l’ont secouée, s’en trouveront peut-être incommodés.

Pourtant l’intolérance, et même la fureur que respire mon livre, n’ont pas une origine purement contingente et ne viennent pas uniquement de la guerre. Je crois qu’il en faut chercher les racines dans quelque chose de plus personnel et de plus profond : dans ma naissance, dans mon être français. Comme on l’a noté, mon portrait de l’Allemand, c’est aussi un portrait du Français ; l’Allemand ici est peint tel que peut le voir (ou plutôt tel que ne peut pas le voir) le Français, — dont apparaissent tous les défauts, toute la nervosité, tous les dégoûts natifs, irraisonnés.

Il faut l’avouer franchement : c’est une relation qui est ici décrite, bien plutôt qu’un objet, bien plutôt qu’un visage : on peut y voir comment deux races manquent à se comprendre, ou du moins comment l’une est par l’autre hérissée. Le sujet de mon livre c’est l’antagonisme français-allemand.

Encore n’est-il saisi que sous sa forme la plus aiguë sans doute, mais la plus fruste et la plus grossière. Je montre surtout le désaccord entre deux rythmes nerveux.

Il est évident que j’exclus par là-même tout ce qui pourrait m’apparaître si je réussissais à épouser celui de l’Allemand.

J’ai toujours manqué de patience : ou plutôt les efforts de mon esprit ont toujours été dans une étroite dépendance de ma sensibilité : ou secondés par elle, ou contrariés.

Il faut que j’aime, il faut que je désire pour bien apprendre et bien entendre.

On ne sent pas, à la base de mon étude, une connaissance assez ancienne et assez profonde de la littérature et de la pensée allemandes. Je n’y suis pas entré avec assez de loisir. Je me suis heurté à quelques textes, rencontrés par hasard, et je les ai utilisés pour mon exaspération, plutôt que pour mon édification personnelles.

Qu’eussé-je vu, si j’eusse été plus distrait de moi-même et plus vacant ? Je ne puis l’imaginer que vaguement. La musique allemande (j’aime passionnément Bach et Wagner) me met par instants en correspondance avec ce monde inconnu : un monde où l’âme respire plus lentement, avec des émotions plus physiques, et parmi d’énormes naïvetés. Une des malhonnêtetés de mon livre est que je n’y ai point dit combien les Maîtres Chanteurs, par exemple, avec tout leur pédantisme et toute leur sentimentalité, me subjuguaient et me ravissaient, — jusqu’à la plus candide extase.

Au fond ce livre est une aventure que j’ai courue : j’y ai poussé ma chance jusqu’au bout, avec injustice, avec insolence. Il s’agissait pour moi, — comme je reproche aux Allemands d’avoir voulu faire par la guerre, — de me conquérir. Je discernais en moi, dans mes limbes, un certain don contemplatif, une certaine pureté de regard, qui pouvaient peut-être, pensais-je, devenir mon originalité. Pour les mieux saisir, il me fallait un repoussoir : l’Allemand était là ; je l’ai pris pour exemple d’une pensée au contraire confuse et fléchie.