Ce que j’avais pu, par l’observation, lui arracher de torts en ce genre, je l’ai étendu, dramatisé : je cherchais mes vertus à travers ses défauts : pour faire les premières plus grandes, j’ai fait les seconds plus gros.

Est-ce donc une caricature, à la fin, que j’ai tracée ? Je ne sais pas ; je ne crois pas. Beaucoup de traits portent, j’en ai la sensation, et sont à peine forcés. Mais ils ne sont pas assez nombreux : les quelques idées que j’ai découvertes se sont comportées comme des phares, écrasant tout détail de leur lumière, dévorant toutes les nuances du modèle. J’ai trop simplifié.

Si le lecteur pourtant veut bien aborder mon livre, peut-être réussira-t-il à s’intéresser au débat qu’il raconte, d’un esprit féroce et vif, assoiffé d’évidence et d’inutilité, contre les forces mal connues qui le menacent : il y verra peut-être un petit drame d’actualité : la pensée pratique ne projette-t-elle pas de nos jours une ombre immense et grandissante sur la pensée spéculative ? Quelqu’un, dans ce livre, entre, corps et âme, en révolte contre cet oppressant nuage.

A vrai dire, c’est comme arbitre surtout que je convie ici le lecteur. Je n’ai pas l’intention de lui faire approuver de force toutes mes démarches : Je sais que certains coups que je porte ne sont pas francs : qu’il les distingue et qu’il les répudie.

Mais qu’il veuille bien aussi se rendre attentif à ce que ma fureur peut soulever de valable et de pertinent. C’est dans de tels combats, malgré tout, où il y va de la vie, qu’un peu de vérité a chance de se faire jour. Comme je me suis mis tout entier dans mon livre, il me paraît impossible qu’il n’en ressorte pas quelque chose de plus général et de plus important que moi-même.

Septembre 1924.

AVANT-PROPOS
DE LA PREMIÈRE ÉDITION

Les pages qu’on va lire ont bien failli ne jamais voir le jour. Et je ne veux pas du tout insinuer que c’eût été un malheur considérable. Mais je ne crois pas sans intérêt de marquer ici les raisons qui ont été sur le point de m’empêcher de les publier. Elles sont d’un ordre très général et je ne suis peut-être pas le seul qu’elles soient venues déranger. Je m’étonnerais fort, si, dans mes hésitations, beaucoup de lecteurs ne reconnaissaient pas leurs propres doutes, les embarras où ils se sont eux-mêmes, parfois peut-être avec angoisse, débattus.


Appelé dès le troisième jour de la mobilisation, j’eus le malheur de faire partie d’une unité qui fut opposée à la ruée allemande à un moment et sur un point où elle était particulièrement irrésistible. Je fus fait prisonnier dans les derniers jours d’août 1914.