Je suis resté près de trois ans en Allemagne. Ce n’est qu’en juin 1917 que j’ai été interné en Suisse. Pendant ce long séjour forcé chez l’ennemi, j’ai eu le temps d’observer et de rassembler dans mon esprit les traits principaux de son caractère. A vrai dire, la plupart des idées qu’on trouvera plus loin exposées me sont venues au bout de quelques mois à peine de contact avec lui. Je les avais même fixées dès le début de ma deuxième année de captivité, tout au moins sous leur forme élémentaire. A ce moment, j’avais la ferme intention d’en faire part au public, dès que l’heure de la délivrance aurait sonné pour moi. Rien ne me semblait plus naturel. L’image que je m’étais faite des Allemands, pourquoi l’eussé-je gardée pour moi, enfermée dans un tiroir ? Tous les jours j’avais à subir leurs taquineries : il me semblait de bonne guerre de la brandir, en réponse, aux yeux du monde entier.
Mais lorsque j’eus passé en Suisse, les choses commencèrent à m’apparaître sous un jour différent. J’étais libre désormais, libre de faire tout ce que je voudrais. Je n’avais plus rien à craindre. J’échappais à la guerre. Comme tout le monde me le disait en guise de félicitations (ah ! si l’on avait pu voir quel torrent de remords cette simple phrase déchaînait dans mon cœur !) « la guerre était finie pour moi ». Oui, je ne le savais que trop bien, désormais j’étais à l’abri.
Avais-je dès lors le droit de donner libre cours à mes réflexions ? Pouvais-je en conscience émettre des idées dont ce ne serait pas moi qui aurais à supporter les conséquences ? Je ne pouvais me faire aucune illusion sur ce qu’il y avait d’excitant, d’encourageant pour la haine dans ce que j’avais à dire sur les Allemands. Était-ce à moi à le dire, qui n’avais plus qu’à assister en spectateur à la guerre ? Était-il juste de ma part d’attiser un foyer, où je ne risquais plus de me brûler ? Pouvais-je créer de l’inexpiable, sous le prétexte que je n’aurais pas à l’expier personnellement ?
Plus généralement, avais-je le droit de contribuer, pour si peu que ce fût, à l’augmentation de la haine et de la douleur dans le monde ? M’était-il permis d’alimenter de mes remarques ce monstrueux capital, déjà si difficile à liquider ?
J’avais vu beaucoup souffrir. Et la souffrance dont on a été le témoin ne produit pas infailliblement, dans toutes les âmes, le seul besoin de la venger. Je suis de ceux à qui elle inspire surtout l’ardent désir de n’y rien ajouter, de ne travailler en rien à sa propagation, d’en empêcher, au contraire, si possible, le rayonnement. Il m’est trop clair que l’homme est naturellement méchant, pour que je ne me propose pas en première ligne de ne l’être moi-même que le moins possible.
Si l’on veut avoir une idée des scrupules dont j’étais assailli, vers ce moment de ma délivrance, voici un échantillon des résolutions que je couchais alors sur le papier : « Tenir compte de toutes les conséquences de ce que je dis, notais-je. Me représenter toujours à l’avance le poids en efforts et en souffrances de chaque phrase qu’il me vient l’envie de prononcer. Traduire mentalement chacune des impulsions de mon esprit en termes de réalité. »
Si étrange qu’une telle préoccupation puisse paraître en pleine guerre, je ne crois pas me tromper en affirmant qu’elle est celle de la grande majorité des combattants. Ils trouvent que ce qu’ils sont obligés de faire, c’est bien assez. Ils ne souhaitent aucunement de voir les autres, ceux dont l’intervention ne peut servir à rien, se lancer à côté d’eux dans la bagarre. Ils ont un grand souci de ne pas laisser la guerre s’étendre au delà des gestes par lesquels on la fait, de ne pas la laisser remonter dans le domaine de la parole. Ils sont avares d’héroïsme pour les autres, pour tous ceux qui ne peuvent l’exercer que verbalement. Décidément, ils les supplient de ne pas se mêler de la chose. C’est qu’ils ne s’empêchent pas de calculer ce que chaque mot de haine peut coûter en horreurs du genre de celles dont l’image ne les quitte pas. Invinciblement ils tendent le dos à chaque rodomontade qu’ils entendent, comme à tout bruit qui peut attirer les obus : « C’t’idiot-là qui va encore nous faire repérer ! » Et c’est pourquoi vous les voyez en général si réservés, si peu disposés aux injures, si gênés par celles dont vous voudriez les rendre complices.
C’est bien assez comme ça ! pensais-je. Non, décidément, je ne dirai pas ce que je crois avoir aperçu sur les Allemands. Je n’irai pas renflammer la haine naturelle que nous avons pour eux, et qui risquerait ensuite de nous aveugler, quand viendront les premières possibilités de résolution du conflit. Je redoutais en effet, comme le plus épouvantable qu’il pût être donné à un homme de commettre, le crime de laisser passer sans la voir la première minute où la guerre cesserait d’être inévitable. Peut-être en publiant mes réflexions, en leur permettant de développer leur venin, allais-je contribuer à rendre cette première minute moins perceptible, moins évidente. L’idée seule d’un tel risque me paralysait complètement.
Mais une autre considération m’arrêtait aussi. J’avais beau être intimement convaincu de la vérité de mes remarques sur le caractère allemand, il est impossible, me disais-je en même temps, de penser juste par le temps qui court. Tout n’est-il pas bouleversé ? Ne vois-je pas les esprits les plus fermes, ceux en qui j’eusse mis ma plus grande confiance, courbés, dans un sens ou dans l’autre, par la tempête ? N’y a-t-il pas une ambition plus que folle à vouloir se tenir debout sur le pont d’un navire où tout le monde chancelle ?