J’avais lu, pendant trois ans, les journaux allemands. J’avais causé avec des sentinelles. Et j’avais pu constater combien leur point de vue, si éloigné du mien, si exactement en toutes choses opposé au mien, était, lui aussi, naturel ; je veux dire combien ils s’y plaçaient naturellement, fatalement, avec quelle infaillibilité ils y étaient ramenés par chaque événement qui pouvait survenir, par chaque expérience qu’ils pouvaient faire. En d’autres termes, la vision allemande m’était apparue, non pas bien entendu aussi juste, mais aussi nécessaire que la mienne ; une aussi inexorable pente m’avait semblé y conduire.
Et j’en venais à cette idée qu’en temps de guerre toute pensée est soumise à une sorte de gravitation. Les passions de chaque individu, plus profondément encore sa race, sa naissance forment un centre, forment un astre, autour duquel sa réflexion, retenue par une invisible influence, ne peut rien faire de mieux que de tourner. En réalité on ne pense plus : on se confirme, on se félicite, on se congratule soi-même, on admire sans cesse à quel point l’on a raison. On happe au passage tout ce qui peut vous encourager dans votre système ; et le reste, on ne le voit pas ; il glisse sous votre nez, sans qu’un soupçon vous effleure du désordre qu’il pourrait porter dans vos représentations. Il ne faut pas dire tout à fait qu’on devient aveugle ; la clairvoyance de bien des esprits au contraire s’affine et s’exaspère ; mais elle prend un cours circulaire et comme enchanté ; elle ne sait plus sortir de l’enceinte magique où une invisible puissance l’a enfermée.
La révolte même ne sert de rien. Je n’ignorais pas que, dans tous les pays en guerre, il s’était trouvé des gens pour refuser le point de vue national. Ils avaient voulu échapper au piège de leurs origines et de leur race. Je les voyais raidis, tendus, guindés, pleins d’un effort majestueux, mais vain. Car la corde à laquelle ils se cramponnaient pour marcher droit, comment ne remarquaient-ils pas qu’elle s’enroulait, elle aussi, en sens inverse, autour du plus solide cabestan ? Eux aussi, ils allaient en rond, eux aussi, ils subissaient une évidente gravitation. Toutes leurs démarches m’apparaissaient étroitement commandées par leur mauvaise humeur, par l’instinct de contradiction, par le besoin de montrer à tout le monde qu’ils n’étaient pas les esclaves de la nationalité que le hasard avait jugé bon de leur octroyer. Ce souci-là formait un centre de préoccupation antagoniste, mais parfaitement symétrique du premier. Il n’était pas moins obsesseur et ne réclamait pas leur réflexion avec moins d’exigence ; il ne la détournait pas moins des voies de la raison. Et que peut-on rêver, par exemple, de plus incohérent, de plus influencé par le sentiment, de plus purement pathétique, que les considérations par lesquelles un Romain Rolland a cru s’élever au-dessus de la mêlée ?
Au milieu de si forts remous, de si impérieux tourbillons, encore une fois pouvais-je espérer que ma pensée eût seule, par miracle, trouvé une assiette ferme et l’autonomie indispensable pour reconnaître la vérité ? Comment eussé-je été le seul à ne subir aucun des entraînements divers, auxquels je voyais tous ceux qui réfléchissaient, et même les plus appliqués à le faire proprement, céder à leur insu ? D’où me serait venu le privilège d’apercevoir mon ennemi le plus détesté d’un œil vraiment dépouillé ? Et si j’en suis incapable, me disais-je, ce que je crois être une exacte peinture de son caractère n’est donc, en fait, rien de plus qu’un réquisitoire. Ai-je bien le droit de publier, sous les dehors d’une étude scientifique, un pamphlet, une caricature ? Vais-je ajouter un chapitre à cette littérature féroce et précaire, que je ne puis lire moi-même sans dégoût ?
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Tels étaient à peu près les scrupules qui, au moment même où je devenais libre de l’exécuter, me décourageaient de mon projet d’écrire sur les Allemands. Ils me tourmentèrent si fort qu’après avoir rédigé les pages qui forment le chapitre II de la première partie du présent volume, j’abandonnai mon travail et passai à d’autres occupations.
Mais, me demandera-t-on, pourquoi donc y êtes-vous revenu, et quelles considérations ont bien pu vaincre vos premières répugnances ?
Ce n’est aucune considération théorique, et mes répugnances subsistent entières. Voici simplement ce qui m’est arrivé :
J’ai essayé d’écrire autre chose ; j’avais mille idées en vue ; il me semblait n’avoir que la main à étendre pour les saisir. Mais elles se dérobaient ; ou, quand une fois je m’en étais emparé, je les trouvais si pauvres, si pâles ! Tout ce que je notais était faible, triste, entortillé. Ma pensée, comme un enfant malingre, ne se développait pas, restait nouée. J’avais beau la provoquer de ma plume : elle refusait de s’épanouir. Je me sentais un poids intolérable, non plus sur la conscience, mais sur l’esprit. Quelque chose l’oppressait et le paralysait, dont d’abord je voyais mal la forme et la nature.
Mais j’eus bientôt fait de comprendre ce que c’était. C’étaient mes Allemands qui « ne passaient pas ». Aucun effort ne pouvait me les faire digérer. Tout ce que je savais, tout ce que j’avais découvert sur leur compte, du seul fait que j’avais résolu de le garder pour moi, agissait contre moi, menaçait de m’étouffer.