Je m’étais cru plus fort que je n’étais. Mes scrupules étaient fort beaux ; mais encore fallait-il que je fusse capable de leur obéir. Je m’étais faussement pris pour un humanitaire ; je m’étais trompé sur ma capacité de pardon ; j’avais une nature trop formée, trop définie pour qu’elle pût abdiquer, avec une soumission vraiment sincère et irrévocable, devant son contraire.
Au fond, j’avais mal connu la profondeur de mon antagonisme aux Allemands. J’étais avec eux dans une incompatibilité d’humeur si foncière, si exacte, — il y avait une correspondance à rebours si parfaite de leur caractère au mien, que je voyais quelle utopie ç’avait été de vouloir les surmonter, les oublier et les taire.
La question désormais était bien claire. Entre eux et moi, il me fallait choisir. En leur faisant grâce de ce que j’avais à dire sur leur compte, je me condamnais moi-même à mort. A tout le moins je perdais le libre usage de mon esprit ; il me fallait renoncer à toute joie et à toute aisance intellectuelles.
J’étais bien obligé de reconnaître que je n’étais pas mûr pour un tel sacrifice et que ma générosité ni mon amour du prochain n’allaient jusqu’à me le rendre possible.
Je suis donc revenu à mon manuscrit un moment délaissé et j’ai écrit le livre qu’on va lire, rien que pour rejeter de moi les Allemands.
Je ne me fais aucune illusion et je ne cherche pas à donner le change sur les motifs qui me le font publier : ils sont d’ordre égoïste, je le sais. Je ne suis pas de ceux qui confondent leurs sentiments et pensent faire œuvre de charité chrétienne en s’abandonnant à leur haine. Je vois très bien que la charité ne saurait ici m’ordonner autre chose que de me taire. Je ne la compromettrai pas dans l’entreprise violente où je me jette ; je ne lui ferai pas couvrir ma colère. Je lui désobéis en pleine conscience, et à contre-cœur, sous l’empire d’une passion irrésistible, pour une fois seulement, si Dieu le permet.
Je cède ici, le sachant, à la fureur de mon esprit, à son intégrité. Je le laisse se défendre tout seul, par son unique volume, contre l’atteinte et contre l’attentat de son ennemi parfait, de son ennemi idéal. De son propre élan, il se précipite sur le génie allemand, tout droit, avec l’ardeur immédiate et aveugle des phagocytes s’emparant des microbes qui voudraient s’insinuer dans l’organisme.
Je me débarrasse, je me déblaye. Ceci n’est pas un jugement, une mise en accusation de l’Allemagne, du genre de celles que dressent quotidiennement nos journalistes et nos hommes d’État. On ne trouvera pas dans mon livre l’appareil solennel de la justice. Je n’y condamne rien ; j’y déteste seulement. Mon livre n’est rien de plus que la grande détestation que mon esprit fait de l’Allemagne.
Je ne m’en prends pas à ses crimes, mais à sa façon de penser et de sentir ; je la répudie bien exactement ; je dis : « Voilà tout ce que je ne suis pas, tout ce dont je ne veux pas. » Je me nettoie de l’Allemand, comme la France elle-même cherche, depuis plus de quatre ans, avec une si dramatique patience, à s’en nettoyer. Je ne me place pas à un point de vue transcendant ; je fais de l’hygiène, comme on dit ; je pense à moi, à ma propreté intérieure, et j’écarte ce qui la compromet. Je cherche simplement à retrouver l’aisance de mon souffle et le bon fonctionnement de mon cerveau.