Et pourtant je ne voudrais pas non plus, par trop d’insistance sur ce point, éveiller l’idée que je n’ai tenu compte, dans tout mon livre, que de ma commodité personnelle. A m’entendre répéter que je m’y suis uniquement proposé de me débarrasser des Allemands, on pourrait croire que je n’ai pas été trop scrupuleux sur les moyens d’y réussir ; je finirais par suggérer à mes lecteurs le soupçon que je n’ai pris conseil que de ma fureur et que mon essai n’est donc rien qu’une vaine diatribe.
Non. Malgré la force des sentiments qui m’animaient, malgré l’urgence de la fin que j’avais en vue, je me suis efforcé d’être aussi objectif que possible. Le moyen que j’ai choisi de détacher de moi les Allemands, c’est de les définir, — de les définir avec toute l’exactitude et toute la minutie dont j’étais capable. Je me suis appliqué à ne rien laisser passer dans mon analyse de purement injurieux, j’ai évité dans tous les cas la simple vitupération. J’ai toujours motivé par des exemples empruntés soit à mes souvenirs de captivité, soit à des textes incontestables, chaque trait que j’ai cru pouvoir tracer. J’ai contenu mon indignation le plus que j’ai pu. J’ai pensé qu’il y avait toujours avantage à en remplacer l’expression par quelque détail authentique ou par quelque réflexion dont la pertinence pût être directement sentie. Finalement, quand il s’est agi de fixer l’essence du génie allemand, pour être bien sûr de ne rien inventer, j’ai demandé tous mes matériaux à un Allemand et ce n’est que du texte même de son essai que j’ai voulu tirer les formules qui m’ont servi à la caractériser.
En un mot, j’ai voulu faire une œuvre posée, concrète, véridique. Bien que j’y sois étroitement mêlé et que j’apparaisse directement intéressé à son issue, je n’ai pas désespéré de lui donner une valeur indépendante de la passion qui me l’inspirait, ni même de forcer les esprits qu’elle est faite pour indisposer le plus violemment, à en reconnaître la vérité. Oui, je voudrais que l’Allemand lui-même ne pût la contester, je voudrais le contraindre à avouer sa ressemblance avec cette image que je lui tends.
Sans doute, c’est encore là une utopie, mais qu’il vaut la peine de poursuivre. Car en la gardant sans cesse comme idéal devant les yeux, je commencerai peut-être, à tout le moins, à réduire et à dégonfler ces monstres intellectuels, ces caricatures géantes qui flottent entre les deux camps comme des baudruches et dans lesquels chaque peuple croit reconnaître son adversaire.
C’est même, en fin de compte, ce qui me rassure sur la responsabilité que j’encours en publiant ces pages. Elles finissent par m’apparaître plus utiles que dangereuses. Je me demande si elles ne peuvent pas avoir cet excellent effet de remplacer les notions entières, absolues et vides que nous nous sommes formées sur le compte des Allemands par des idées tout de même plus nuancées, plus relatives, reflétant mieux la complexité du modèle. Peut-être peuvent-elles nous aider à sortir de la féroce et grandiose ignorance où nous vivons, de notre ennemi. Peut-être, malgré ce qu’elles ont encore de trop ardent et d’un peu grossier, contribueront-elles à nous replacer dans cette attitude de pure et d’impartiale observation vis-à-vis de ce que nous n’aimons pas, où il va bien falloir que nous consentions à rentrer.
Et voici qu’après avoir craint de prendre rang parmi eux, je vais espérer de déplaire, par trop de modération, aux excitateurs de tous calibres qui mènent le chœur de la vocifération contre l’ennemi. J’avoue que ce serait une bien grande satisfaction pour moi, si l’exactitude de ma peinture allait les déconcerter ; et je ne tiendrais pas pour un petit honneur les injures qu’ils voudraient bien m’adresser ni le mépris qu’ils consentiraient à faire de moi.
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On voit, en tous cas, que je suis loin d’être fixé sur le retentissement possible de mon livre. Mais c’est assez m’interroger à son sujet. Puisque aussi bien je suis maintenant décidé à le donner, il est parfaitement ridicule de me demander plus longtemps ce qui pourra bien se passer, quand je l’aurai fait. Et ce l’est d’autant plus, que le plus vraisemblable est qu’il ne se passera rien du tout.