Le génie russe reste plein de possibilités et de promesses, mais encore confus et chaotique. La pensée occidentale, d’autre part, conçoit les deux opérations de la « généralisation » et de la « particularisation » comme distinctes et opposées, par conséquent comme ne pouvant pas se relayer l’une l’autre, comme simplement affrontées. C’est à cette conception qu’elle doit sa clarté transparente, mais superficielle. « L’esprit de la culture allemande, par contre, tend (strebt) en toute chose d’une façon consciente et conséquente vers la continuité la plus vraie, la plus intérieure. Il ne nie pas du tout ces deux phases (de la généralisation et de la particularisation) qui ne sont antagonistes qu’en apparence, mais il les présuppose, il les assume complètement en soi, puis aspire à les dépasser, et n’y aspire pas seulement mais les dépasse réellement. (Er verneint jene beiden, nur scheinbar zueinander gegensätzlichen Phasen durchaus nicht, sondern setzt sie voraus, nimmt sie vollständig in sich auf, aber strebt, und strebt nicht bloss, sondern schreitet wirklich über sie hinaus) »[76].

[76] Page 129.

Natorp lui-même reconnaît que ce n’est pas là une tâche des plus commodes. Il avoue même qu’il est impossible de s’en acquitter jamais complètement, car elle est infinie. « Ce qui est pour les autres le Tout n’est pour nous qu’un élément subordonné, employé au service d’autre chose et qui conditionne simplement de l’extérieur cet objet d’une autre essence que nous gardons devant les yeux comme un but qui n’est certainement pas accessible au sens commun du mot. (Darum ist, was den andern das Ganze, uns etwas Untergeordnetes, nur Dienendes, nur äusserlich Vorbedingend für das wesentlich Andre, das als freilich nicht im gemeinen Sinne erreichbares Ziel uns vor Augen steht) »[77].

[77] Page 130.

Au point de vue politique ce but que l’Allemand poursuit et vers lequel se précipitent toutes ses puissances, c’est l’abolition de la violence faite au monde par les États à forme conquérante (comme l’Angleterre), c’est l’établissement d’une « libre alliance d’États libres, formés de gens libres, à la place de toute la compétition et de tout le marchandage actuels. La paix par la liberté, par la liberté de tous, et par l’association des hommes libres, association qui aura ses racines dans la liberté, et liberté qui aura ses racines dans l’association, voilà ce que nous voulons emporter de vive force (das ist es, was wir erstreiten wollen) »[78].

[78] Page 130.

(Il faut avouer qu’à contempler les événements, même du point de vue le plus impartial, on ne se douterait pas que c’est là l’idéal à la réalisation duquel l’Allemagne est en train de travailler. Mais peut-être avons-nous les yeux brouillés par les préjugés, peut-être ne savons-nous pas voir les choses comme elles sont.)

En tous cas, Natorp ne prévoit qu’une objection à sa thèse, et d’un tout autre ordre : c’est que cet idéal, qui est dans le fond, prétend-il, celui qu’a toujours poursuivi l’Histoire tout entière, est dans une sorte de lointain éternel et qu’il fuit à mesure qu’on croit s’en rapprocher. « Eh bien ! répond-il, l’Allemand aime à regarder dans les lointains, dans les lointains éternels. Son instinct d’activité le plus profond s’éveille dans ce regard. Chez nous, c’est par un mouvement inné que les sentiments de chacun s’envolent et s’élancent quand, au-dessus de nous, perdue dans l’espace bleu, l’alouette chante sa fuyante chanson »[79]. Tout l’art allemand, toute la création allemande sont empreints du caractère de l’infinité ; et c’est justement ce qui les rend d’un accès si difficile aux autres races.

[79] Page 131.

Si l’on demande d’où vient cette forme si particulière qu’a revêtu l’Esprit justement en ce point du globe, si l’on veut savoir l’origine du Deutschtum, il faut répondre qu’elle est dans la situation assignée au peuple allemand par le résultat final des grandes fluctuations ethniques : « Au centre d’un continent point trop étendu et fortement différencié », il s’est vu dans l’obligation de se confronter et de s’expliquer sans cesse avec les formes les plus délicates, les plus fines, les plus nuancées de la conscience universelle, mais en même temps, de se replier toujours à chaque fois sur lui-même et pour ainsi dire de se regrouper sans cesse autour de son propre centre. Il y a là un fait qui n’a rien de mystique, ou du moins « qui n’est pas plus mystique que le fait même de la Mnémè : qui est que, dans ce que nous appelons Esprit et spirituel, rien ne se perd et rien n’existe en soi, mais que tout en soi demeure en relation avec tout et converge vers l’unité la plus hautement consciente, et cela non pas sous les genres et les espèces métaphysiques, mais d’une façon concrète, dans ce passage éternellement constant que nous appelons Vie ou Conscience (in jenem ewig stetigen Uebergang, den wir Leben oder Bewusstsein nennen) »[80].