Mais si prévu que soit un tel développement, quelque impression que nous puissions éprouver de l’avoir déjà rencontré dans l’une ou dans l’autre des apologies du germanisme, par la façon dont il est ici conduit et par les observations auxquelles il amène incidemment son auteur, il mérite d’être étudié spécialement et de près.
Entreprenant, dans un nouvel article qu’il intitule Deutschtum-Volkstum[71], l’analyse des formes pour ainsi dire incomplètes de la culture, Natorp pose d’abord l’essence de l’État russe. (L’article a été écrit bien avant la révolution russe et dans un moment où l’Allemagne se croyait encore — ou feignait de se croire — menacée par le tsarisme.) Il montre la masse énorme, informe et passive du peuple russe qu’anime un obscur mais vigoureux sentiment de mutuelle dépendance, de cohérence intime, d’homogénéité originelle (Zusammengehörigkeitsgefühl), dominée par une minorité avide de pouvoir et qui lui imprime du dehors, par la force, une unité factice. « Le noyau de l’essence russe (des russischen Wesens), ceux qui passent pour ses connaisseurs les plus profonds le voient dans cela justement qui semble être la commune essence des peuples orientaux, dans une profondeur et une puissance originellement religieuses du sentiment de l’universalité, tel qu’il s’exprime d’une façon si saisissante dans la littérature russe, en particulier dans les romans de Dostoïevski. Mais ce sentiment demeure, somme toute, passif, pris dans un réseau confus de possibilités qui se combattent, et du sein desquelles des conceptions pleines de fantaisies, de forts ébranlements émotifs, des actes de violence surgissent avec richesse et vigueur, mais d’une manière chaotique et éruptive, par suite en se paralysant en tous sens les uns les autres et en se consumant par leur contradiction »[72]. La Russie est peut-être le réservoir de futures richesses humaines ; mais pour l’instant elle n’a d’existence qu’inconsciente et diffuse et ne participe de l’Unité, comme eût dit Platon, que d’une manière toute superficielle et toute mécanique, que par le despotisme politique qu’elle subit. Elle représente un état encore tout à fait rudimentaire de la culture et sa victoire serait une formidable régression. Ce serait peut-être le retour à l’état de Paradis. Mais Natorp pense et affirme que la civilisation ne peut être remontée et que le premier pas qu’a fait l’homme par delà le seuil du jardin d’Éden est à jamais irrévocable.
[71] Deutscher Wille des Kuntswarts, Zweites Novemberheft 1915.
[72] Page 126.
Contrairement à la Russie, les nations occidentales, France et Angleterre, acceptent sans restrictions ce pas, qui est en somme un pas vers la liberté. Elles sont imprégnées jusqu’à la moelle de l’esprit individualiste. Elles représentent la forme la plus différenciée que la civilisation ait atteinte. Chaque individu devient chez elles une entité rigoureusement indépendante. Elles se sont assimilé l’Unité jusqu’à la faire descendre dans la simple cellule sociale, jusqu’à la faire coïncider avec elle. Le grand principe d’égalité, proclamé et adopté par la France, décerne aux individus, malgré les différences considérables que la nature met entre eux, les mêmes droits et les mêmes devoirs, et réduit ainsi la société en éléments parfaitement distincts et isolables, quoique aussi ressemblants que possible. — En Angleterre, le libéralisme de la constitution permet à chacun le développement intégral de son énergie et produit ainsi une plus véritable et plus profonde indépendance des individus, celle qui se traduit et s’affirme dans l’action et dans l’entreprise. Chacun à sa façon, les deux peuples occidentaux offrent l’image de ce que l’humanité a su jusqu’ici réaliser de plus fin, de plus complexe et de mieux abouti, et ils peuvent revendiquer l’honneur d’avoir travaillé plus qu’aucun autre à former la « civilisation » moderne.
« Cependant, depuis déjà plus d’un siècle, l’Allemagne pose comme supérieure à l’exigence, comprise essentiellement dans le sens occidental, de la « civilisation », l’exigence de la « culture ». Ce n’est pas une simple modification verbale, mais nous comprenons sous ce mot quelque chose de radicalement différent. La « civilisation » se contente d’équilibrer de l’extérieur des individualités qui se tiennent les unes à côté des autres, sans rien qui les unisse intérieurement. La culture exige une aspiration convergente et de l’intérieur vers une unité non pas indifférenciée ni qui ne fasse qu’effacer, en cas de besoin, les différences, mais qui, dans la différenciation la plus riche et, somme toute, la plus illimitée qui soit, demeure malgré tout parfaitement cohérente en tous sens. (« Kultur » fordert inneres Zusammenstreben zu einer nicht unterschiedslosen oder bloss zur Not die Unterschiede abglättenden, sondern in reichster, in überhaupt unbeschränkter Differenzierung dennoch allseitig zusammenhängenden Einheit) »[73].
[73] Page 128.
Natorp n’a pas de peine à montrer que cette conception, ou plutôt que cette Forderung[74] a toujours été dans l’esprit allemand et que de toute la métaphysique post-kantienne il ne faut retenir justement que « l’effort pour pénétrer, par delà le vide de l’abstraction, jusqu’à l’Individuel concret, dans lequel cependant on reconnaît non pas quelque chose d’isolé, ou même qui soit théoriquement à isoler, mais justement la concentration la plus étroite, la plus intérieure de l’infini. » Leibniz déjà avait donné de ce besoin intellectuel une expression métaphysique frappante en imaginant ses « monades infinies, c’est-à-dire des unités individuelles, intensives, dont chacune, dans sa discrétion absolue, est un infini » et par là-même, bien qu’absolument fermée, « mire en soi » tout l’univers[75].
[74] Exigence.
[75] Page 129.