[66] Page 99.
Cette opération de la conscience est spontanée et, si l’on ose dire, inconsciente pendant longtemps. C’est en vertu d’une loi naturelle et sans aucun secours délibéré de la raison, que la mémoire, par exemple, rassemble, coordonne et perpétue les images et les connaisances éparses dans tous les cerveaux humains, et c’est à leur insu que les générations nouvelles reçoivent par l’intermédiaire du langage « les acquisitions spirituelles d’époques depuis longtemps disparues »[67]. Mais il vient un moment où l’homme prend une vue claire et comme une seconde conscience du rôle unificateur que joue la conscience, et où il commence à vouloir accompagner celle-ci par la raison dans tous ses va-et-vient, à vouloir embrasser systématiquement tout ce qu’elle embrasse et réunit. « Ceci, qui est proprement la conscience de culture (Kulturbewusstsein), ne poind que tardivement dans l’histoire de l’humanité. Le Banquet de Platon est peut-être l’œuvre la plus centrale de l’histoire universelle de l’esprit (der geistigen Weltgeschichte), en ceci que pour la première fois ici, du milieu même de la plus entière naïveté créatrice, par quoi l’Hellade se distingue si particulièrement, la conscience comme tout d’un coup éveillée de la continuité de tout le spirituel, qui est ce que le mot culture signifie pour nous, s’exprime clairement et sans voiles. Il y a un moment du livre qui est comme le premier embrasement du jour, qui est le « Que la lumière soit, — et la lumière fut » de la création du monde spirituel : c’est celui où la sage Diotime, dans l’étrange esquisse d’une théorie de l’Amour qu’elle expose « comme un parfait sophiste »… à Socrate plein d’étonnement, représente la reproduction, aussi bien corporelle que spirituelle, comme étant l’immortalité — il vaudrait mieux traduire : l’immortalisation — du mortel, grâce à laquelle tout le périssable se perpétue malgré tout (ce que nous avons appelé le fait de la mémoire ; ce que Platon lui-même nomme : Mnémè) ; et où la même Diotime se met à dériver de là tout ce que nous appelons Culture et Conscience de Culture : c’est-à-dire à la fois la création poétique, les métiers, l’économie, la législation, la politique, les professions, les mœurs populaires, l’éducation, la science et au sommet la philosophie, qui, telle qu’elle est ici décrite, n’est rien d’autre que la conscience de l’unité dans tout cela, l’effort pour ramener tout cela à une loi dernière, extérieure à l’Espace et au Temps, laquelle pourtant reste en même temps constamment en relation avec le développement dans le Temps et dans l’Espace, car le but de l’Amour (c’est-à-dire de la Tendance vers l’Unité) n’est pas la seule contemplation du Beau (de l’Unité elle-même), mais la procréation dans le Beau, — la création de culture, dirions-nous (sondern das Erzeugen im Schönen — das Kulturschaffen, würden wir sagen) »[68].
[67] Page 100.
[68] Pages 100-101.
Je demande un peu de patience. Si l’on ne trouve pas ce passage absolument limpide du premier coup, il nous offrira néanmoins tout à l’heure une véritable mine d’indications des plus importantes sur l’essence du génie allemand.
Pour le moment contentons-nous d’en retenir cette idée, que la culture est susceptible de plusieurs aspects, suivant qu’il entre plus ou moins de conscience et d’intention dans l’effort de coordination et d’enchaînement du spirituel, en quoi elle consiste. Mais les formes de plus en plus élevées qu’elle peut revêtir ne sont pas forcément successives dans le temps ; du moins elles ne se remplacent pas forcément les unes les autres ; elles peuvent exister à la fois ; et, en effet, on les rencontre les unes à côté des autres, personnifiées, incarnées par les différents peuples civilisés. De même que les trois règnes de la nature physique existent simultanément, de même les différentes races humaines représentent et, pour ainsi dire, solidifient les modalités principales de la culture. Et plus les aspects qu’elles en condensent sont voisins les uns des autres, plus âpre est le conflit entre elles. Une petite différence entre des êtres, fût-ce sociaux, qui par ailleurs se ressemblent de très près est de toutes la plus inexpiable, celle qui est la source des plus violents antagonismes. Elle conduit tout droit à la guerre. La guerre est inévitable pour mettre au jour la forme la plus récente, la plus neuve et la plus complexe de la culture et pour permettre à l’humanité de s’y élever tout entière. Le combat (der Streit) est bien, comme le disait Héraclite, le Père de toute chose, « en ce sens que c’est lui qui éveille les forces qui sommeillaient ou qui naissaient à peine dans le sein créateur de l’humanité et qui les contraint à créer, à se créer elles-mêmes au monde (zum Sichanslichtschaffen)… Il est non pas la cause, mais un symbole pleinement valable de la création »[69].
[69] Page 101.
« Hiermit ist die Grundlage gewonnen », « Par là les prémisses sont gagnées, l’assiette est conquise »[70], s’écrie Natorp un peu naïvement et en montrant un peu trop tôt le bout de l’oreille. Et l’on devine l’usage qu’il va faire de cette base, l’usage qui peut-être seul a par avance déterminé son esprit à l’inventer et à y croire. Il va examiner tour à tour l’essence politique et « culturelle » de chacun des grands peuples actuellement en conflit et il découvrira que l’Allemagne est de tous celui qui contient la forme la plus avancée de la culture, et que la guerre est le seul instrument qui puisse l’en faire accoucher et qui lui permette d’en assurer l’avènement sur le monde.
[70] Page 101.