Aussi bien est-il de toutes façons nécessaire de lui prêter un instant audience. Son plus gros grief contre nous, le seul qui soit juste et dont nous ayons à tenir compte, est précisément que nous ne voulons pas l’écouter, que nous refusons de nous former une image de ses vertus en nous plaçant à son propre point de vue, en entrant dans sa mentalité. « A tout ce qui fait notre originalité, écrit par exemple Paul Natorp[62], leurs organes n’atteignent pas, ils ne connaissent pas cela, ils n’essaient même pas du tout d’en prendre sérieusement connaissance ou de le mesurer à un autre étalon qu’à celui de leurs propres catégories, tandis que nous nous efforçons honnêtement de les comprendre dans leur originalité et de nous représenter celle-ci suivant la conception qu’ils s’en font eux-mêmes. Notre « essence nationale » leur demeure cachée, comme le secret de notre édifice linguistique. Ce n’est donc pas un miracle que nous restions pour eux les Barbares, c’est-à-dire un peuple qui est assez entêté pour parler sa propre langue, une langue qu’ils ne comprennent pas. »

[62] Dans le Deutscher Wille der Kunstwarts, Zweites Novemberheft 1915.

Cette amère sortie n’est pas isolée. La presse et les revues allemandes sont pleines de ce même reproche : « On ne veut pas nous comprendre. » Il y a là chez nos gens une amertume qui n’est point feinte. Devant le mur d’incompréhension qu’ils prétendent qu’on leur oppose, ils ont le cœur tout gros, tout ulcéré. C’est de nous autres Français qu’ils s’attristent le plus de ne pouvoir fixer l’intérêt. Je pense que nous aurions tort de mépriser absolument cet appel boudeur et passionné à notre jugement. A défaut de la compassion, notre intérêt nous le déconseille. Car le malaise d’où il naît, à rester plus longtemps méconnu, ne peut que s’envenimer et que renforcer une rancune, dont nous n’avons aucun motif de nous réjouir.

Donnons-leur donc pour une fois satisfaction ; faisons effort pour « comprendre leur langue » ; entrons dans l’examen de leurs titres à notre attention et à notre reconnaissance (car ils n’hésitent pas à la réclamer). Tâchons de « nous représenter l’originalité allemande à la manière allemande, nach der deutschen Art das Deutschtum uns zurechtzudenken. » (Natorp.)

I
UNE DÉFINITION DU GÉNIE ALLEMAND PAR UN ALLEMAND

Puisque c’est lui de qui nous avons accueilli la plainte, il est tout naturel que nous empruntions à Natorp l’exposé de cette originalité allemande qu’il nous accuse de ne pas savoir discerner tous seuls. Et justement le passage que j’ai cité fait partie d’une vaste dissertation en plusieurs articles, où cet auteur s’est efforcé, avec une ingéniosité remarquable et une modération relative, de définir l’essence du Deutschtum[63] et d’expliquer le rôle qu’il est appelé à jouer dans le monde. Sa pensée est difficile, et j’avoue avoir gagné plusieurs migraines dans mes efforts pour me l’assimiler. Mais elle a l’avantage d’être bien spécifiquement allemande et de nous instruire autant par sa forme que par son contenu. En l’analysant, nous allons nous trouver immergés dans le plus authentique bain de germanisme qui se puisse rêver, et nous nous imprègnerons par tous les pores à la fois de la mystérieuse Eigentümlichkeit[64] qui est maintenant l’objet de notre enquête.

[63] Le mot n’est pas facile à traduire. Germanisme n’en est pas l’équivalent tout à fait exact. Il faudrait plutôt hasarder : Germanité. Plus simplement, c’est l’essence allemande.

[64] Particularité.

Natorp est philosophe. Aussi cherche-t-il d’abord une plate-forme abstraite, des assises aussi générales que possible pour l’édifice qu’il projette. Dans un article préliminaire qu’il intitule Geschichtsphilosophische Grundlegung für das Verständnis unsrer Zeit[65], il pose une sorte de « premier principe » : celui de la continuité de la conscience. « Rien ne se perd, rien n’existe pour soi seul (nichts steht für sich), mais il y a des fils qui font communiquer toute chose avec toute autre. C’est ce que veut dire Conscience. « La nature ne fait pas de sauts » ; tel que l’entend la tradition, ce principe a trait seulement à la nature extérieure, mais originellement et proprement il concerne la nature de l’esprit. La conscience ne saute pas, mais elle se développe et développe tout son contenu suivant des lignes de progrès constant, elle noue des attaches dans toutes les directions et selon toutes les dimensions à l’infini, elle tend et s’élève de toute particularité vers l’unité, vers l’unification ; une unité qui n’anéantit pas la discrétion, mais qui veille à ce qu’elle ne devienne pas, et à ce qu’elle ne reste pas dissolution, séparation »[66].

[65] Établissement d’une base historico-philosophique pour la compréhension de notre temps. (Deutscher Wille des Kunstwarts, Erstes Novemberheft 1915.)