Malheureusement pour nous (il faut regarder le danger en face), à cette frénétique ardeur au travail, à ce vouloir inépuisable que nous venons de constater, ne se bornent pas toutes ses vertus. Sa disgrâce n’est pas aussi complète. Une faculté étrange veille au fond de lui, attendant la volonté, prête à se porter à sa rencontre, à lui donner réponse et subvention. Comment la définir ? Je maintiens que, pris à l’origine, l’Allemand est parfaitement vide et d’une rigoureuse indifférence naturelle. Mais cette indifférence même est quelque chose ; elle est une sorte de plasma et de plasma germinatif. Elle forme entre les mains de la volonté une pâte docile, mais ingénieuse. Voici le moment où le « Das ist mir egal ! » prend un sens positif. Il s’anime, il s’offre, il se dévoue, il se multiplie. Après en avoir été la faiblesse la plus grave, il devient la force essentielle du caractère allemand et l’auteur, ou tout au moins l’adjuvant de sa prospérité.
L’Allemand est éducable à merci. Nous avons vu avec quelle incroyable facilité il se donnait les colères dont il avait besoin. Nous en avons ri ; mais nous cesserons d’en rire, quand nous aurons compris qu’il a ce même pouvoir pour toutes les aptitudes dont il manque. Il dispose, pour toutes les greffes qu’il peut inventer de faire sur lui-même, d’une fécondité incomparable. On dirait qu’il a une faculté de bourgeonnement intérieur. Tout « prend » sur lui, tout se développe ; ses tissus psychologiques sont si actifs, si prolifique, qu’à tout organe dont il veut se doter, ils fournissent aussitôt une suffisante matière.
L’Allemand est monstrueusement éducable. Et il le sait. Et c’est cette conscience qui fait sa souveraine tranquillité, cette espèce de confiance brutale qu’il garde en lui-même, malgré tous les vides qu’il se connaît, cette assurance non pas toujours forcément orgueilleuse, mais placide et satisfaite, que nous lui voyons. Après avoir réussi à mettre sur pied et à diriger la Neuvième Symphonie de Beethoven, Wagner écrivait : « En moi se fortifia, en cette circonstance, le sentiment bienfaisant que j’avais du pouvoir et de la force de mener à bonne fin ce que je voulais sérieusement. »[61] L’Allemand vit avec le « sentiment bienfaisant » de pouvoir « mener à bonne fin » tout ce qu’il voudra, et d’abord sa propre édification ; il sent qu’il aura de quoi conduire jusqu’à l’épanouissement toutes les vertus qu’il entreprendra de se donner. C’est justement ce qui le soutient dans son travail et le fait s’y jeter avec un tel entrain : il sait d’avance que l’issue en sera heureuse, que le résultat en sera obtenu. Rien ne lui a résisté jusqu’à présent, rien n’a refusé de « venir » sur le terrain qu’il prête aux possibilités. Pourquoi aurait-il moins de chance cette fois-ci ?
[61] Œuvres complètes. Trad. Prod’homme. T. II, p. 28.
Nous touchons ici au mystère de la puissance allemande. Nous rencontrons l’Allemand dans toute sa maîtrise, dans la plénitude de son génie. Nous découvrons l’« endroit » de son ingénuité et de cette innocence, dont nous avons eu peut-être tort de nous moquer si longtemps.
Il est comme le jeune Siegfried dans la forêt : il ne sait rien, il ne comprend rien, il écoute les voix du vent et de la nature, et il rit sans savoir pourquoi. Tout son bien, ce sont ses muscles bien formés et cette âme bien unie qu’il se sent. Mais l’oiseau l’instruit ; le hasard le met à l’école de cette voix savante ; le monde s’ouvre à lui, avec toutes ses possibilités ; il voit l’or dans les profondeurs, et en lui il découvre cet or cent fois plus précieux, cent fois plus fin, plus ductile et plus malléable, l’or de son âme sans préférence et sans défaut, de son âme prête à tout. Il l’extrait d’abord et se met à le forger ; à grands coup de marteau sur l’enclume, avec un chant candide, féroce et joyeux, le jeune Siegfried forge son âme qui n’était rien du tout et il en fait un tas de choses. Il en fait, au fur et à mesure, tout ce dont il a besoin. Elle n’est jamais finie ; elle n’atteint jamais sa forme, ni sa limite. A chaque demande des circonstances, il n’a qu’à la retourner sur l’établi avec sa pince. Le métal est encore chaud ; il s’étend, il s’étire, il reçoit tous les prolongements qu’il faut. Et bien malin sera celui qui jamais dénoncera le raccord !
DEUXIÈME PARTIE
A L’EN CROIRE
Je ne donne pas les pages qu’on vient de lire pour un portrait parfaitement achevé de l’Allemand. Il eût fallu un autre génie que le mien pour embrasser, avec une impeccable et totale fidélité, un objet aussi complexe que l’âme d’un peuple. Bien des traits de mon esquisse restent, je le sais, grêles ou indécis et peut-être, dans l’ensemble, leur mutuelle proportion n’est-elle pas indiquée avec toute l’exactitude qu’on serait en droit de désirer. Cependant je crois avoir marqué tout au moins l’emplacement des principaux ; en tous cas, j’ai tant bien que mal exprimé tous ceux que mon esprit a su saisir. Et ce n’est pas le besoin d’en ajouter de nouveaux qui me pousse, en ce moment, à poursuivre mon analyse. Mais j’ai déjà laissé percer ma secrète ambition : je voudrais communiquer à mon œuvre toute l’objectivité possible et empêcher qu’elle ne reste suspendue en l’air, comme le simple monument de mon éventuelle ingéniosité. Je voudrais lui faire trouver le contact et l’adhésion des autres esprits. Je l’ai même dit : mon idéal serait de forcer mon modèle lui-même à s’y reconnaître.
Or, je ne suis pas assez présomptueux pour m’imaginer que l’Allemand va bonnement et du premier coup accepter une ressemblance aussi peu flatteuse. Pour l’y contraindre, je sens qu’il est besoin d’un peu plus d’insistance et même de prévenance. Le meilleur moyen me semble être de le laisser d’abord parler lui-même, d’apprendre de sa propre bouche quelle idée il se forme de son propre génie et de sa mission et de lui montrer que cette idée, dans le fond, une fois dépouillée des fioritures dont il l’enjolive, de la couleur dont il la pare arbitrairement, n’est rien de différent de celle que j’avais eu déjà l’honneur de lui proposer.