— Ah ! les cochons ! s’écriait un jour un de mes camarades en voyant des paysans ainsi furieusement accrochés à leur champ. Et je crois comprendre son sentiment. D’une part : « Est-il possible, se disait-il, d’insulter à ce point à ce que la vie peut avoir de libre et de plaisant ? » Mais d’autre part, il mesurait avec haine l’effarante avance qu’une telle rage de travail pouvait donner à ces gens sur nous. Il sentait bien qu’il était en présence de leur véritable et plus dangereux génie, de leur ressource la plus inégalable, et partant la plus menaçante.
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Par le travail, en effet, et par les flots de volonté qu’il répand sans aucune peine, l’Allemand non seulement rattrape ses désavantages, mais encore obtient des résultats qui nous sont peut-être interdits, en tous cas qui nous surprennent toujours. Il arrive, en effet, à une sorte de création ex nihilo : il fait sortir tout ce qu’il veut du néant.
La volonté en nous est tempérée, mais il faut dire aussi paralysée par toutes les impulsions et toutes les répugnances de la sensibilité ; elle doit compter avec elles, et, en mettant tout au mieux, elle ne peut qu’espérer les vaincre. Chez l’Allemand elle est pure, elle est seule ; elle est donc toute-puissante. Elle agit en pleine indépendance, sans conseil, sans secours et sans obstacle. De son veuvage elle prend vite parti et elle est si forte naturellement qu’elle le change en une force nouvelle. Pour commencer quelque œuvre que ce soit, on a besoin en général de quelque rudiment, d’une invitation, si ténue soit-elle, de la matière. L’Allemand se passe de tout. Ou plutôt il crée les commencements mêmes de tout ce qu’il se propose de faire ; il les façonne de sa main comme tout le reste. Et ainsi, n’importe où, il peut entreprendre n’importe quoi. Toutes nos surprises dans cette guerre, d’où sont nés tous nos échecs, ne sont-elles pas venues de ce que nous n’eussions jamais imaginé, tant la place nous paraissait nette, vierge de tout encouragement, qu’on pût entamer une action quelconque là où l’adversaire se mettait pourtant à l’ouvrage ? Toutes les offensives allemandes ont été engagées, non pas sans tenir compte des possibilités, mais sans attendre de l’événement aucune faveur de plus que celles qui étaient déjà données. Le commandement a amené à pied d’œuvre, à l’endroit choisi, autant de divisions, il a accumulé autant de munitions qu’il fallait pour obtenir une supériorité certaine ; il a formé lui-même de toutes pièces sa chance. Il y a ici quelque chose qui correspond à la façon dont le général que j’ai présenté plus haut, par un simple coup de baguette, faisait surgir en lui le château de sa colère. L’Allemand accouche directement le réel, avec pour sage-femme sa seule volonté.
Cet étonnant privilège, il le doit en somme, dans le fond, à sa pauvreté intérieure. Et c’est à notre richesse intérieure que nous devons de ne pouvoir nous habituer à en tenir compte, à en attendre les effets. Car ne faisant rien sans écouter l’inspiration, ni sans attendre ce bon vent du sort, qui en est l’équivalent hors de nous, nous ne nous représentons pas qu’on puisse se mettre en branle avant qu’ils aient soufflé. Mais l’Allemand, sachant que rien ne doit venir, qu’attendrait-il donc ? C’est pourquoi il a eu si longtemps l’initiative, c’est pourquoi il nous a si longtemps « manœuvrés ».
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Je suis pourtant arrêté ici par le sentiment d’exagérer l’indigence psychologique de l’Allemand et d’accorder une puissance par trop monstrueuse à sa volonté. La volonté toute pure, sans aucun soutien ni secours de la nature, même si on lui suppose une abondance qui en fasse une sorte de nouvelle inspiration, il y a des obstacles qu’elle ne peut pas vaincre, il y a des prodiges qui restent au-dessus de ses forces.
C’est d’ailleurs, en un sens, la question même que pose la guerre actuelle. Suffit-il de vouloir pour pouvoir ? Une volonté infinie a-t-elle un pouvoir infini ? — Ou, en transposant le problème en termes d’activité : Est-ce assez que de faire tout ce qu’il faut ? Suffit-il de penser à tout ? — Il n’est pas dit, et mon cœur, par chacun de ses battements, m’interdit de le croire, que le déploiement intégral de la volonté et de l’attention soit capable de subjuguer complètement les événements. D’assez forts indices, qui s’appellent la Marne et Verdun sont propres à en faire douter[60].
[60] Écrit en avril 1918.
Si l’Allemand en était réduit à sa seule application, si sa seule patience et sa seule énergie venaient à bout d’animer les grands espaces inertes dont son esprit est semé, il n’y aurait peut-être pas lieu d’éprouver devant lui toute l’inquiétude dont témoignait l’exclamation que je rapportais tout à l’heure ; nous pourrions entrer sans désespoir (et je ne dis pas non plus qu’il faille désespérer) en concurrence avec lui. Sans doute, il aurait de quoi nous rattraper, mais de quoi nous dépasser, c’est moins sûr.