En présence de toute masse à organiser, de tout chaos à débrouiller, s’il se sent à l’aise, c’est uniquement parce qu’il sait bien que la patience ni la force ne lui feront jamais défaut ; il sait bien que les provisions qu’il en a sont inépuisables. Il n’est pas trop tard. Il ne se dit pas : « A quoi bon commencer ? Peut-être n’aurai-je pas le temps d’aller jusqu’au bout », ou bien : « Peut-être les choses s’arrangeront-elles en sorte que je pourrai me dispenser de cet effort. » Non, il est prêt à toute dépense ; il est prêt à toutes les erreurs et à la correction de chacune. Il est prêt à verser tous les trésors que la malchance ou la difficulté lui demanderont.
Il sait qu’il ne domine pas spontanément la réalité. Mais il n’abandonne pas pour si peu ses prétentions sur elle. Car il se sent au cœur une compagnie, et qui ne le lâchera pas non plus de si tôt : celle de sa volonté. « Was ich will, das will ich fest »[59], me disait un jour un Unteroffizier, et je voyais une ride d’application barrer son front, et je devinais la morne mais terrible résolution qui emplissait, comme une garnison en armes, la forteresse de sa tête carrée.
[59] « Ce que je veux, je le veux solidement. »
Il prend en mains la matière dont il lui faut obtenir l’organisation : qu’elle soit vivante ou non, peu lui importe ! Il la tourne et la retourne, il la brasse jusqu’à ce qu’elle produise enfin toute seule l’ordre le meilleur qu’elle contenait, et que son regard n’était pas assez puissant pour y démêler du premier coup.
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J’ai menti jusqu’ici : l’Allemand a un don, l’Allemand a une spontanéité. C’est justement la volonté. Si elle n’atteignait pas en lui à l’inspiration, il n’y aurait pas moyen de s’expliquer les œuvres auxquelles il aboutit. Elle est en lui facile comme une sève, elle monte, elle afflue comme les images dans le cerveau d’un poète. C’est de ne pas vouloir qu’il serait bien embarrassé.
J’ai vu des ouvriers, des sentinelles, épuisés, vidés par les privations, et qui continuaient de se tenir debout et de faire leur tâche, par un effort inouï, mais absolument irraisonné ! Simplement, tant la volonté coulait en eux de source, et parce qu’ils n’eussent jamais su comment en fermer le robinet.
Le travail n’est pas pour les Allemands cette pénible obligation, cette punition qu’il est pour nous ; ils s’y portent de tout leur cœur ; c’est en eux une manie, c’est un vice auquel ils cèdent. Ils retombent dans le travail comme d’autres dans le péché.
Souvent en corvée, même en l’absence de toute surveillance supérieure, le Gefreite qui nous commandait, après nous avoir un moment observés en train de faire semblant de travailler, se précipitait tout à coup sur l’un de nous, lui arrachait l’outil des mains et, sans un mot, sans un reproche, se mettait à bêcher à sa place. On sentait que c’était plus fort que lui, qu’il ne pouvait pas voir ça plus longtemps.
Le valet de ferme le plus éloigné du maître, le plus perdu dans le champ le plus reculé, ne pensez pas qu’il en profite pour lambiner, ni même qu’il lèvera les yeux pour regarder passer le train. Il lui suffit d’avoir une besogne devant lui : c’en est assez pour le captiver entièrement, pour lui ôter la distraction. Cela excite en lui je ne sais quelle informe vocation. Toute la journée à quatre pattes : il n’y a pas de position plus agréable ; c’est celle qu’il choisirait encore, s’il écoutait son cœur.